Le monde libre

« Ne frappe pas une femme, eût-elle commis cent fautes, pas même avec une fleur. » disaient les lois de Manu (Mânava dharma çâstra ) en Inde il y a plus ou moins 2.000 ans. Cet adage antique, peut-être jugé trop machiste, est parfois oublié dans notre monde qui se veut moderne.

« Ne frappe pas une femme, eût-elle commis cent fautes, pas même avec une fleur. » disaient les lois de Manu (Mânava dharma çâstra ) en Inde il y a plus ou moins 2.000 ans. Cet adage antique, peut-être jugé trop machiste, est parfois oublié dans notre monde qui se veut moderne.

L’égalité de l’homme et de la femme trop rapidement étendue à tous les domaines de la vie en société fait oublier le banquet de Platon qui n’évoque les moitiés de l’homme que pour rapprocher l’une de l’autre et certainement pas pour les séparer ou les mépriser.

Or c’est bien quelque part de cela qu’il est question.

Aude LANCELIN, brillante directrice adjointe de la rédaction d’un journal parisien dit de gauche, est licenciée en mai 2016 pour avoir semble-t-il des idées gauches, et un conjoint encore plus à gauche.

Une gauchiste virée par un journal de gauche. A première vue, à courte vue, c’est affligeant de banalité. Cela pourrait même être amusant si ce n’était d’un licenciement qu’il est question. C’est-à-dire, mettre la vie d’une mère de famille à la poubelle en l’espace d’un instant. Mais ce sont là des choses qui arrivent : Quand on n’a pas le niveau, quand on ne sait pas écrire, l’insuffisance professionnelle ça existe, et il faut savoir s’en séparer.

Seulement voilà, le motif du licenciement n’est pas là. Les qualités de cette journaliste, agrégée de philosophie, toute la place de Paris les connait, depuis longtemps. Ce n’est pas non plus à une attitude violente, grossière, déloyale, que ce licenciement serait dû. A quoi donc ? Jusqu’à une date assez récente, peu m’importait. L’importance de cette affaire ne me touchait pas.

C’était avant que je la voie, avant que je ne l’entende, au hasard d’une des rares fois où je consulte encore la télévision. Le mois dernier.

Une émission où l’on ne parle pas véritablement de son licenciement, mais plutôt de ce qu’elle en a fait. Un ouvrage baptisé « Le monde libre » comme par dérision.

Les présupposés idéologiques disparaissent en l’écoutant, et vient une autre envie, celle de lire son récit, son essai, son histoire.

Miracle de la technique, le livre existe en version numérique, et il peut donc s’acheter au milieu de la nuit, pour se découvrir sur tablette.

Passée l’introduction toutes les premières idées qui pouvaient être venues sur un éventuel manque de talent sont enterrées.

Cette femme peut être de la couleur politique qui lui plaira, elle est brillante. Etincelante, maniant la citation, le sous-entendu, la complicité qui pousse déjà à rechercher qui est l’auteur de telle ou telle fraction de phrase dont on sent bien que c’est un emprunt. Emprunt volontaire et bien ciblé, car elle manie les concepts les plus classiques de la littérature et de la philosophie pour éclairer nos pas dans cet essai qui fonctionne comme un roman à clefs. Et puis, une femme qui sait citer à propos Friedrich NIETZCHE ne mérite pas le fouet.

C’est un roman à clefs dont finalement tout Paris a le trousseau. Par chance, n’étant plus parisien que d’occasion, une partie de son charme subsiste en province. Soyons donc bêtes, pour profiter de cette saine lecture en feignant de ne pas reconnaître le véritable nom de l’Obsolète ce journal imaginaire où elle dit avoir été employée.

Comment rendre si passionnant un récit aussi triste qu’une mise à la porte ? D’abord par une écriture flamboyante, ensuite par la capacité à faire lire son essai à trois degrés différents. Le niveau 0 (qui ne doit en vérité pas exister, ou alors c’est à désespérer du genre humain) c’est celui qui se contente de lire « platement » l’histoire sans chercher à rien comprendre. Il est fort utile pour éviter de se retrouver devant les Tribunaux. C’est d’ailleurs peut-être sa seule utilité. Le premier degré lui nous fait apprécier le style, la qualité de plume d’une journaliste qui est restée philosophe. C’est toutefois au second voire au troisième degré que cet ouvrage délivre tout son sel, par ses références culturelles profondes, par la compréhension de la démarche d’écriture, par le démasquage des comédies mondaines, par la fenêtre sur cour qu’il nous offre sur l’univers impitoyable de la presse et des médias à Paris.

Personne ou presque ne s’y est trompé. C’est l’histoire d’une élimination politique, c’est l’histoire de la liberté d’opinion, c’est l’histoire de l’intrusion dans la vie privée. Sans prendre parti, il est impossible après avoir lu un tel livre de croire une seule seconde à la théorie d’une insuffisance professionnelle. Le succès en librairie démontre par lui-même à quel point c’est impensable. Cette éviction ne peut pas être professionnelle. Sauf à nier l’évidence, elle est totalement politique.

Entrée dans un journalisme d’idées, armée pour débattre et confronter les points de vue les plus divers, Aude LANCELIN est un poison pour toute pensée unique. Plus exactement elle en est l’antidote. Chose insupportable dans ce monde moderne où la technologie permet de communiquer à l’infini mais où en réalité il n’y a plus que peu de choses que l’on peut dire. La presse libre, celle qui « après-guerre » poussait à lire des contenus originaux se fait racheter peu à peu. Parfois, « on » garde la façade des vieux immeubles, parfois, on ne se donne même pas cette peine. C’est la surface de verre et d’acier des nouveaux dirigeants qui remplace ; qui change les plumes et fait taire les voix.

Ce livre mérite son prix (je parle du prix littéraire, mais c’est valable aussi pour votre argent) et si vous avez l’excellente idée de l’acheter, ne l’achetez pas parce qu’il a été primé. Achetez-le pour ce que vous allez apprendre, et pire, pour ce que vous allez comprendre, de ce qu’est devenue la presse dans notre beau pays. « L’argent n’a pas d’odeur, mais à partir d’un million il commence à se faire sentir », disait Tristan BERNARD au siècle dernier, complétant l’Empereur Vespasien.

Denier à l'effigie de l'Empereur Romain Vespasien © Didier CODANI Denier à l'effigie de l'Empereur Romain Vespasien © Didier CODANI

 

C’est bien d’argent roi qu’il est question en arrière-plan. D’un argent qui se veut lobby à l’américaine et qui finit trop souvent en forme de corruption. C’est de pouvoir aussi qu’il est question. Un pouvoir qui se prend avec des idées et qui se trahit en cours de route. Jusqu’à craindre la voix de l’enfant d’ANDERSEN qui nous dira « le roi est nu » en dépit de ses habits neufs, de pseudo gestionnaire.

C’est cette voix que l’on fait taire en achetant, tout simplement, les organes de presse, médias, télévision et même instituts de sondage. Toutes choses qui constituaient « le quatrième pouvoir » et qui perdent tout crédit dans l’opinion publique, remplacées maintenant par l’agora électronique qu’est Internet. Avec sans doute autant d’opacité et demain autant de rachat d’espace que dans nos médias « classiques » à ce jour.

Mais foin de la perspective, restons à l’Ecclésiaste (3,1) :

« Il y a un temps pour tout, un temps pour toute chose sous les cieux… »

Il est temps pour vous de lire « Le monde libre » d’Aude LANCELIN, j’en ai assez écrit.

Didier CODANI

 

Petites précisions utiles :

1/ Je n’ai pas les opinions politiques d’Aude LANCELIN ;

2/ Je n’ai jamais rencontré Aude LANCELIN, juste quelques mots échangés ;

3/ Aude LANCELIN ne me concède (hélas) pas un centime sur les ventes de son livre…

Si je défends cette femme, et ce livre qu’elle a écrit, c’est parce que son histoire, terrible, injuste, blessante, sera peut-être demain la mienne, après-demain la vôtre. Elle a été éliminée pour sa pensée politique, pour sa liberté d’opinion, pour sa vie privée, pour les opinions de son conjoint, infiniment bien plus que pour une quelconque raison professionnelle. Elle n’a pas été rejetée pour malhonnêteté, mais peut-être tout simplement à cause de son honnêteté. Lisez-la et jugez-en. Parce qu’elle le vaut bien.

 

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Site d’Aude LANCELIN : https://audelancelin.com/

Livre : « Le monde libre » (Prix RENAUDOT Essais 2016) :

http://www.editionslesliensquiliberent.fr/livre-Le_monde_libre-493-1-1-0-1.html

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