Guérilla

Un très bon livre de Laurent OBERTONE sorti le mois dernier: Guérilla. 415 pages, mais qui se lisent d'une traite ou presque (21h00 - 02h00 du matin) C'est un roman, qui n'est pas sans remettre en mémoire celui de Jean RASPAIL en 1973, le célèbre "Le Camp des Saints".

GUERILLA

Guérilla recto et verso © Laurent OBERTONE Guérilla recto et verso © Laurent OBERTONE

C’est le dernier ouvrage de Laurent OBERTONE

Il est sorti il y a un mois, fin septembre 2016.

Premier indice intéressant concernant cet ouvrage, c’est la difficulté à l’obtenir. Elle n’est pas grande je vous rassure, mais elle est significative. Quand deux des plus grands libraires de Nice sur trois (FNAC et Jean JAURES) ne l’ont plus en rayons et indiquent qu’une nouvelle commande est en cours, c’est normalement assez bon signe. C’est finalement à la Librairie MASSENA que j’ai pu trouver le mien.

Je sais, il y a Internet: A force d’acheter sur Internet en premier nous finirons par vivre dans un désert avec des hypermarchés en périphérie et des livreurs pour faire des bouchons dans toutes nos rues… passons, ce n’est pas le sujet du jour, encore que…

Plus de 400 pages et ce n’est pas écrit très gros pour faire monter la pagination. C’est dense, tout simplement. Très dense et très prenant.

Il y a deux lectures, ou deux lectorats pour ce livre. Ceux qui ont vécu ou qui vivent au quotidien dans les cités, et ceux savent que ça existe et qui évitent d’y aller.

On pourrait subdiviser encore entre la gauche intellectuelle et le reste du monde. La gauche intellectuelle au sens large de ces termes étant celle qui reçoit le plus de gifles à la page, il est possible que nos intellectuels dits de gauche n’apprécient pas l’ouvrage. Je parle de ceux qui font passer leur carrière et leur ligne éditoriale avant leur esprit critique. Il existe – heureusement – des intellectuels de gauche qui sont capables d’assez d’ouverture d’esprit pour tout lire et (presque) tout comprendre sans se mettre d’office à piailler sur « les heures les plus sombres de notre histoire ». Ça tombe bien de toute façon, vu que « les heures les plus sombres de notre histoire (à venir)» c’est le cœur du roman de Laurent OBERTONE.

Je vais vous éviter de passer du temps à savoir quelle est ma grille de lecture. Je fais partie de ceux qui vivent leur vie professionnelle quotidienne dans les cités HLM, les Zones Urbaines Sensibles, les Zones de Sécurité Prioritaire. Et je ne fais pas partie des intellectuels de gauche, quoi qu’en pensent mes voisins et mon facteur.

Caillassage et incendie volontaire en ZSP (photo personnelle) © Didier CODANI Caillassage et incendie volontaire en ZSP (photo personnelle) © Didier CODANI

Guérilla, c’est violent.

C’est brut de béton, par moment. L’ennui c’est que ça sonne vrai. Tellement vrai. La scène de départ avec un équipage de Police qui va (on se demande bien pourquoi) essayer d’aider une femme qui fait le 17 en se disant en danger de mort, elle est malheureusement trop proche de la vérité. Certes, il y a une partie romancée, une dramatisation des détails de la mise en scène, mais j’ai des photos de ce genre de cage d’escalier plein mes tiroirs, plein mon disque dur. Avec ou sans la Police.

Le point de départ, il figure sur la couverture, il n’y a aucun mal à vous le donner, c’est que l’intervention tourne mal et qu’un des policiers va faire usage de son arme de service pour se dégager, pour sauver ce qui peut être sauvé.

Là encore, si vous êtes extérieur à ce roman, vous pouvez penser que l’auteur en rajoute ; mais non. Il m’est arrivé de visiter des caves avec une lampe torche, une pince à décoffrer, et un équipage de Police. Le brigadier-chef féminin m’a demandé de passer devant, moi qui ne suis pas policier, parce que, avec ce que j’avais à la main, c’était « plus simple ». Nous n’étions pas à une conférence de presse ou devant une caméra, alors je lui ai demandé « en quoi c’est plus simple ». Elle m’a expliqué tout ce qui l’attendait si jamais elle avait le malheur de dégainer son SIG 2022 d’ordonnance et pire encore (horreur, malheur...) si elle devait en faire usage et ne tirer même qu’une seule cartouche. Donc finalement, il valait mieux que j’essuie les plâtres avec ma pince à décoffrer, quitte à me dégager ensuite au 9mm.

Ce sont des jours ou vous aimeriez être ailleurs, et avoir la certitude que la jolie dame rousse (elle se reconnaitra) qui vous propose de passer devant saura éviter de vous descendre au jugé avec son arme de service, si ça tourne mal. Ce sont des jours ou on se rattache, comme le décrit si bien Laurent OBERTONE dans son livre, à des détails futiles comme l’heure de l’intervention, ou la météorologie, pour faire confiance à la Police en général et à un brigadier-chef en particulier.

Dans la scène introductive décrite avec une précision et un sens du détail qui sont remarquables, ça ne va pas se passer bien du tout, et c’est dit et exprimé avec une clarté glaciale. On s’y voit. On se fige, on sent venir l’inévitable « incident ».

La suite ce sont des scénarii auxquels nous avons "tous" plus ou moins déjà assisté, mais sans passer le cap d’une dégradation majeure. C’est 2005, ce sont tant et tant d’autres petits « incidents » qui arrivent chaque année. Sauf que là ça dérape plus lourdement. Entre l’arrogance d’une classe politique qui croit tout arranger sous la table et de faux relais d’opinion, « grands frères » qui finissent par croire à leur pouvoir de représentation factice et qui allument un incendie qu’ils sont bien incapables de maîtriser en encore moins d’éteindre. Et c’est là que Laurent OBERTONE montre sa connaissance du décor en mettant en scène les vrais personnages des quartiers.

Les étapes suivantes du scénario sont  apocalyptiques, mais logiques, et il serait méchant d’en priver en l'annonçant ceux qui n’ont pas encore lu ce livre. C’est une satire, mais c’est une satire qui repose sur des cas déjà connus. Bien connus et simplement extrapolés.

Souvenons-nous que c’est un roman. C’est juste un roman où le fond de réalité est très fort et très actuel.

Pour avoir lu, et relu il y a deux ans « Le Camp des Saints » de Jean RASPAIL le parallèle est évident. Beaucoup d’éléments ont changé depuis 1973, et il ne faut pas voir non plus dans « GUERILLA » une adaptation mise à jour du « Camp des Saints ».  Les lieux, les trames, sont différents. On retrouve cependant outre le fond de l’affaire qui reste la lâcheté des pouvoirs publics successifs et l’enhardissement croissant des fauteurs de troubles les plus divers; on retrouve aussi quelques personnages particulièrement travaillés.

Par exemple une peinture de l’extrême droite. La vraie, pas l’épouvantail à moineaux que l’on agite pour faire peur au peuple. Non, elle est aussi évoquée dans le livre sous le nom « identitaire » mais elle est loin du compte.

Cette extrême droite là, ce n’est pas celle qui s’affiche, mais celle qui est prête à tuer et à profiter du désordre pour mener froidement à bien ses propres actions. Là encore la connaissance clinique du cas BREIVIK que Laurent OBERTONE utilise, est plus qu’efficace.

Autre exemple avec les « terroristes » et autres « Islamistes » plus ou moins bien organisés, plus ou moins bien coordonnés, et qui eux aussi vont en rajouter dans le chaos qui augmente mais sans pouvoir prendre la main; contrairement à ce que croient quelques journalistes de salon et conformément à bien d’autres analyses et suivis en situation.

Et puis, il y a quelques belles figures d’hommes et de femmes qui prennent la mesure de la catastrophe en un temps si court (trois jours); dans une ambiance qui évoque pour ceux qui ont lu les livres ou vu la série « The Walking Dead »; avec la dégradation à tous les niveaux, et je n’en dis pas plus pour ne pas vous faire perdre le sel de cette ambiance glauque, incertaine et violente, voire choquante.

The Walking Dead saison 6 © Frank Darabont et Robert Kirkman The Walking Dead saison 6 © Frank Darabont et Robert Kirkman

Là encore, l’image du Professeur CALGUES, ou du colonel DRAGASES du « Camp des Saints » revient, mais il n’y a pas à chercher copie, et le colonel en retraite FOURREAU leur ressemble un peu mais ne leur doit rien.

Il y aura toujours des hommes qui se lèveront, au fin fond du souk ambiant, avec un fusil à la main et les tripes pour s’en servir. Hommes ou femmes d’ailleurs, « GUERILLA » le montre bien.

En 400 pages et trois jours de temps raconté, Laurent OBERTONE réalise une belle performance.

Il faut le redire, c’est un ROMAN. Pas une hypothèse de travail.

Certes, il y a des dysfonctionnements en chaine qui se produiront. Il y en a d’autres qui ne se produiront pas. Parce que la défense de la France ne repose pas sur des militaires du rang indisciplinés, et parce que les bonnes mesures ont été prises depuis longtemps aux bons endroits. Des mesures et des endroits que l’auteur ne connait pas, et ne peut donc pas envisager...

Egalement, aussi, parce que le chaos décrit a existé ailleurs dans le monde, et que les pays concernés s’en sont sortis, tant bien que mal.

Aurions-nous la mémoire d’un poisson rouge (et blanc) pour avoir oublié, par exemple, le Liban?

Ce pays du Proche-Orient où Chrétiens et Musulmans se sont déchirés durant tant d'années ?

Aurions-nous tout aussi vite oublié l'Ex-Yougoslavie, et en particulier la Bosnie-Herzégovine ?

Cry Bosnia © Paul HARRIS Cry Bosnia © Paul HARRIS

 

 

 

 

 

 

 

Là aussi les Musulmans se sont affrontés aux autres entités, Catholiques Romains de Croatie et Chrétiens Orthodoxes de Serbie, dans un des sièges les plus longs de l’histoire de l’Europe moderne, à Sarajevo.

Incendie du Parlement de Bosnie à Sarajevo © Wikipedia Incendie du Parlement de Bosnie à Sarajevo © Wikipedia

Oui, le roman "GUERILLA" de Laurent OBERTONE est prenant, réaliste, bien écrit, bien mené.

Mais c’est un roman, et même s’il donnait le point de départ de la crise majeure qu’il décrit, rien ne dit – loin de là – que ce serait le point final.

Il reste, et il restera toujours en France des gens lucides et déterminés. Ni moutons bêlants, ni « brigades de l’amour » ni « idiots utiles », ni tueurs d’extrême gauche ou d’extrême droite, mais capables de prendre un fusil et de nettoyer totalement le glacis dans leur ligne de mire.

Laurent OBERTONE en parle peu, mais il l’évoque, sous les traits d’un vieux paysan, d’un Mauser de campagne; sous les traits d’un équipage bien soudé de la BAC, sous les traits d’une communauté asiatique, et même sous les traits d’une compagnie de parachutistes.

Ces quelques traits sont la ligne d’horizon. Ne les oublions pas, ils sont essentiels.

En attendant d’en arriver là, « Cité TAUBIRA » (c’est un roman, on vous l’a dit) ; il faut déjà acheter (et lire) ce livre...

A vous de jouer.

Didier CODANI

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