Turbulences dans la fourmilière socialiste

Plus le délai fatidique de dépôt des candidatures à la Primaire approche, plus la fourmilière socialiste se trouve agitée de turbulences. Essayons de nous mettre à la place d'un Français : que comprend-il à ce curieux spectacle ?

Plus le délai fatidique de dépôt des candidatures à la Primaire approche, plus la fourmilière socialiste se trouve agitée de turbulences. Essayons de nous mettre à la place d'un Français : que comprend-il à ce curieux spectacle ?

La dimension adversative de la compétition

Ce Français constate d'abord que l'unité interne de ce parti souffre et se délite. On le doit sans conteste aux entreprises de sondage, qui jouent le rôle d'opérateur d'adversité. Car leur raison d'être est de devenir un révélateur de nouveauté, et de multiplier lesdites révélations en construisant des situations différentes d'adversité. C'est pourquoi nous avons eu successivement l'opposition fondatrice Sarkozy-DSK, puis l'épisode de la promotion de Marine Le Pen, à présent la phase d'élévation de François Hollande, en attendant demain la résurrection d'un(e) autre concurrent. Nul hasard dans cette succession : l'intérêt ne se maintient qu'avec la diversification des épreuves imaginaires pour épuiser la liste des cas de figure possibles.

Dans ce feuilleton, il y a beau temps que tous les dirigeants socialistes - sauf Ségolène Royal - ont cédé à l'adoration des sondages. La meilleure preuve en est dans l'affirmation maintes fois répétée : « DSK est le mieux placé ». Par qui, sinon par le Dieu Sondage ? Et l'on bascule aussitôt dans la polémique à fleurets mouchetés ou aiguisés, selon les prédictions sondagières.

Comme la concurrence ainsi déclenchée aiguise les appétits, il faut se dissimuler sous les rituels de parole. Un peu de civilité, quand même ! C'est pourquoi, dans son premier meeting à Clichy-la-Garenne (27 avril), François Hollande a déclaré : « je n'entends pas fatiguer les Français par des polémiques, des joutes avec mes concurrents... ». Mais, glissant des feux des projecteurs à l'ombre des coulisses, les preuves du contraire existent. Car dans les sous-sols, où DSK et Martine Aubry campent depuis les premiers jours, les écuries se mettent en place, et les rapprochements tentent de se nouer.

Les affirmations selon lesquelles le mois de mai sera le mois du projet auront-elles force de loi ? Le PS ne se mettra-t-il pas à ressembler à un sombre marigot envahi de crocodiles ?

Les variations autour d'un stéréotype de discours

Notre Français met peu de temps à comprendre que tout candidat socialiste à la Primaire doit obéir à des contraintes imposées par les démarches de son Parti. Le meeting de François Hollande évoqué ci-dessus en donne un parfait exemple.

La première de ces contraintes est de rappeler qu'il existe un projet collectif que les militants auront voté bien sûr, et que l'instance supérieure entérinera au quasi consensus. Le tabou absolu (la Bible du moment) est ainsi en place. François Hollande a donc pris soin d'affirmer que le projet socialiste est « un socle cohérent et sérieux » qu'il entend respecter.

La deuxième contrainte est de réaffirmer les valeurs que tout Français vénère. Ce sont les Tables de la Loi, le code moral suprême. François Hollande a donc prôné la nécessité « d'unifier les Français autour des principes de la République, la dignité humaine, la liberté, la laïcité ».

La troisième contrainte pour un socialiste est de s'inscrire dans la lignée héroïque, dans le grand récit socialiste peuplé des quelques figures tutélaires et moments historiques glorieux. François Hollande l'a donc fait, mobilisant « la rêverie de la Révolution d'égalité et de liberté...du Front populaire, du Conseil national de la Résistance, le rêve de 68, le rêve des alternances de 1981, 1988, de Lionel Jospin en 1997 ».

La présence conjuguée de ces trois figures imposées garantit au candidat socialiste « sérieux » à la Primaire un fonds de discours apte à galvaniser les applaudissements et à broder le canevas du rêve : « Faites ce rêve avec moi, ce sera la réalité de demain » lâche donc François Hollande. Mais l'essentiel n'est pourtant pas là !

La seule vraie différence entre concurrents socialistes se situera toujours ailleurs, dans la manière de présenter son projet personnel. Et ce projet ne pourra épouser que deux cas de figure : décliner un catalogue de propositions (c'est le modèle de la liste) ou afficher la cohérence d'un système nouveau (c'est le modèle de l'édifice) relevant d'une vision. Gageons que, plus la compétition avancera vers son terme, plus les concurrents tenteront de passer de l'un à l'autre, car la proposition nouvelle peut intéresser, mais seule la vision forte peut emporter la conviction.

François Hollande a mobilisé la liste de propositions : les places d'accueil pour la petite enfance, le livret de croissance de l'épargne affectée dans les territoires, le nouveau calcul du SMIC, les assises de la démocratie sociale et de la démocratie écologique. Et lui-même s'est présenté comme « le candidat de la normalité ». La gageure est alors de faire rêver en se rangeant sous la bannière de la normalité !

On peut penser que seule l'emportera à gauche la personnalité qui sera habitée de la vision d'ensemble d'une autre monde forgé par une politique de civilisation et par une politique de la vie. En ces moments difficiles, il faut proposer au Français de « pouvoir vivre et vivre mieux » en voyant garantir ses droits fondamentaux (travailler, se loger, se nourrir, s'éduquer et se former, etc.).

De l'extrême complexité à l'extrême simplicité

La Présidentielle est le moment où une personnalité politique endosse l'habit de la fonction de chef de l'Etat. Elle exige un dépassement des jeux préalables, dont la Primaire est le plus risqué pour les socialistes, et un avènement, celui d'une force de caractère capable de montrer le chemin dans un monde chaotique.

Jusqu'à présent, la Présidentielle s'est beaucoup jouée sur la simplicité du thème majeur (la sécurité, le travail...) et du slogan marquant (« la force tranquille »). Il se pourrait que notre Français en réclame un peu plus cette fois, tant la crise de 2008, les bouleversements planétaires et le péril écologique ont imposé la complexité.

Le PS a offert jusqu'à présent aux Français l'extrême complexité. Déclencher en même temps deux démarches concurrentes, celle du projet collectif de type contractuel et celle nécessairement adversative d'une Primaire aux candidatures multiples et aux jeux de coulisses omniprésents. Compliquer la situation duelle ainsi créée en tentant de faire cohabiter un référent unique (le projet collectif) et une multiplication de livres-programmes individuels, les uns écrits par des candidats déclarés, les autres par des candidats éventuels (Moscovici). Opter pour un projet-catalogue collectif aux 542 propositions (comme aime à le répéter Jean-Louis Bianco) pour devoir ensuite le résumer à 20 puis 30. Prôner démocratie et transparence et imposer une compétition où le mutisme des uns (DSK, Aubry) accompagne durablement la parole des autres. Démultiplier ainsi les déclarations sibyllines, les allusions opaques...

Bref, ayant atteint les sommets de la complexité, corseté par ses procédures et ses échéances, retardé considérablement dans son entrée en campagne, le PS peut s'attendre à affronter - on l'espère - un rival très dangereux ayant toute l'apparence de la simplicité. S'il n'est pas ou peu imprégné de politique, que fera alors notre Français ?

Noël Nel

DA Grand Nancy

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