La politique étrangère selon Ségolène Royal

Les événements secouant le monde arabe en Tunisie, Egypte, Lybie et ailleurs auront déjà eu un effet boomerang salutaire : ils ont mieux fait apparaître la nocivité de la politique étrangère française, désormais en « phase terminale » (Bernard Guetta). Non seulement la France a perdu la singularité de sa parole sur la scène internationale, mais les errements sarkozystes y apparaissent pour ce qu'ils sont : calamiteux ! Qu'on songe à l'accueil puis au lâchage de Kadhafi ! La connivence de notre diplomatie avec les dictatures, arabes ou non, et la défense à tout prix des seuls intérêts financiers posent la question de la place de l'éthique dans toute politique étrangère digne de ce nom.Par son rôle de vice-présidente qu'elle tient depuis juin 2009 au sein de l'Internationale socialiste (groupement de 162 partis) comme par sa fonction de présidente de l'Association internationale des Régions francophones (140 régions dans 26 pays) qu'elle occupe depuis novembre 2010, Ségolène Royal est au cœur des questions internationales. Cette position privilégiée se traduit par des discours porteurs d'une conception claire et cohérente de la politique étrangère.
Les événements secouant le monde arabe en Tunisie, Egypte, Lybie et ailleurs auront déjà eu un effet boomerang salutaire : ils ont mieux fait apparaître la nocivité de la politique étrangère française, désormais en « phase terminale » (Bernard Guetta). Non seulement la France a perdu la singularité de sa parole sur la scène internationale, mais les errements sarkozystes y apparaissent pour ce qu'ils sont : calamiteux ! Qu'on songe à l'accueil puis au lâchage de Kadhafi ! La connivence de notre diplomatie avec les dictatures, arabes ou non, et la défense à tout prix des seuls intérêts financiers posent la question de la place de l'éthique dans toute politique étrangère digne de ce nom.

Par son rôle de vice-présidente qu'elle tient depuis juin 2009 au sein de l'Internationale socialiste (groupement de 162 partis) comme par sa fonction de présidente de l'Association internationale des Régions francophones (140 régions dans 26 pays) qu'elle occupe depuis novembre 2010, Ségolène Royal est au cœur des questions internationales. Cette position privilégiée se traduit par des discours porteurs d'une conception claire et cohérente de la politique étrangère.

Cette conception est exposée ci-dessous à la faveur d'une analyse systématique de 15 textes importants : le petit opuscule Obama, Lulla, Forum social, 10 leçons convergentes (mars 2009) ; tous ses discours à L'Internationale socialiste, mentionnés par le lieu et la date de leur prononcé ; ses autres déclarations faites à la Fête de la Fraternité de Montpellier (2009) et Arcueil (2010), le discours de Berlin à l'Institut pour la Diplomatie culturelle (novembre 2009), le discours de Rio à l'Université Candido Mendès (avril 2010), le discours au 13ème Symposium de Symi (juillet 2010), le discours à la convention PS sur l'International (octobre 2010) et le document adressé au Climate group de Cancun (décembre 2010).

Alors que les discours et actes de ministres et diplomates français en charge des relations internationales sont le plus souvent « réalistes » (empreints de « realpolitik ») et pauvres, ceux de Ségolène Royal sont marqués par des choix audacieux et sans ambiguïté, explicités ci-après par le recours à de constantes citations.

Une France du respect

Comme elle l'a rappelé fermement à la convention socialiste sur l'International, « la politique étrangère, ce n'est pas une technique désincarnée, c'est un miroir de nous-mêmes et un reflet d'un projet de civilisation ». Pour la France, elle doit être « inséparable de son identité...et de ses valeurs ». Tout dépend donc des valeurs qu'un pouvoir affiche. Certes, en France elles sont consensuellement celles de la démocratie et des droits de l'homme, ce qui fait vite parler d'invariants dans la politique étrangère suivie par les gouvernements successifs. Mais que reste-t-il de ce consensus quand un Président de la République française se transforme un jour en VRP qui place des centrales nucléaires et déploie le tapis rouge pour un dictateur, et un autre jour, veut la destitution de ce dictateur quand le vent a tourné ?

Ségolène Royal se réclame d'une France qui soit « le reflet d'un projet de civilisation » et apparaisse comme « une République juste, intransigeante sur le respect de ses valeurs, une nation digne et ouverte, un pays entièrement engagé dans l'Europe » (Convention PS sur l'International). Elle parle d'un « devoir de fidélité à l'histoire », de « la grande lumière jamais éteinte de la Révolution française ». Dans la même veine, le discours de Dakar (2009) en appelle à une France qui sache pratiquer « droit à l'histoire et devoir de vérité », et elle avoue : « j'aime la France ...je la veux capable de regarder son histoire en face...d'assumer son devoir de vérité et son devoir de responsabilité...je veux une France du respect ».

Au-delà des valeurs consensuelles qui rapprochent la gauche et la droite dans une politique étrangère, Ségolène Royal est allée dire à Dakar et rappeler au sein du PS que la France qu'elle envisage serait porteuse d'une mémoire vive du passé assumé et d'une alliance des civilisations regardant l'avenir. Au rattrapage d'image qui s'impose un jour à tous les adeptes de la « realpolitik », elle oppose la permanence d'une image forte et fidèle imprégnée de valeurs. « Une France de fraternité » qui assume son histoire et déploie sa vision de l'avenir.

Des Etats-Unis d'Europe

L'Europe est la seule région du monde où s'expérimente depuis plus de 60 ans une aventure unique, complexe, parfois chaotique, pour fédérer 27 nations souveraines autour d'un projet. Comme le dit Marcel Gauchet, elle est « un foyer de civilisation ». C'est tout à fait la vision qu'en a Ségolène Royal qui, dans son opuscule sur Obama et Lulla, voit en l'Europe « la forme la plus achevée des équilibres à trouver ».

Dans son discours d'Athènes (2009), concédant que l'Europe est à la croisée des chemins, qu'elle n'a pas encore « le cadre institutionnel à la mesure du rôle qu'elle entend jouer », Ségolène Royal parle de la transformer pour en faire « un modèle de civilisation ». C'est même à ses yeux la responsabilité historique des gauches européennes que d'orienter ce modèle vers « une Europe sociale et humaniste » s'appuyant sur « la fraternité des peuples », « une nouvelle harmonie humaine ».

Cela suppose clairement pour elle que l'Europe sache se faire hara-kiri, qu'elle renonce désormais à l'hégémonie de l'Occident car « cette nouvelle harmonie, il faut l'imaginer dans un monde dans lequel l'hégémonie occidentale n'est plus ».

C'est dans le discours de Berlin (novembre 2009) que Ségolène Royal déclare : « je crois aux Etats-Unis d'Europe ». Six mois auparavant, le discours d'Athènes (mai 2009) avouait que cette « utopie réalisable » était née pendant la campagne des Européennes à Nantes. Cela signifie pour elle un Président de l'Europe élu au suffrage universel ; l'orientation vers « une Europe sociale et humaniste » fondée sur la démocratie participative ; un rôle mondial à tenir pour déployer « une politique de solidarité et d'exemplarité ». Avec cette incidente au passage : « il faut du courage pour réunir sur l'humanisme, la bienveillance et le respect ».

Une politique de l'humanité

Les discours d'Athènes, Montpellier, New-York et Berlin (tous en 2009) affirment très nettement le besoin de « la fraternité des peuples », laquelle est « une clé essentielle pour une nouvelle conscience mondiale ». A l'instar d'Obama à peine élu, qui veut à ses yeux « une politique de générosité et de fraternité mondiale », Ségolène Royal déclare indispensable de s'éloigner des « petits calculs de la realpolitik » parce que « ce qui est en jeu, c'est la survie de l'espèce humaine », à « un des moments de l'histoire où tout se cristallise, tout se dessine, tout se joue, tout se noue ». Et l'une des choses essentielles à faire vite est la révolution de la pensée pour abattre tous les murs (Berlin, 2009), entre Israël et la Palestine, l'Inde et le Bangladesh, les Etats-Unis et le Mexique, les deux Corées et au sein même de Chypre. Ce qui caractérise Ségolène Royal est la croyance en l'existence, au plan mondial, d'une culture politique partagée, d'un sens profond de l'histoire en marche, d'un besoin d'autre monde désormais nécessaire. Les discours de Dakar et d'Athènes la positionnent en « citoyenne du monde » qui sait que « le temps est venu de la citoyenneté planétaire » parce qu'il y a « un lien très étroit, pour l'avenir de l'humanité » entre le local et le global.

Pour elle, le partenariat Europe/Afrique est un « choix géostratégique majeur » (Athènes, 2009). Elle qui est née à Dakar se dit une fille de l'Afrique, « berceau de l'humanité ...avec l'Asie mineure, berceau de la civilisation ». C'est pourquoi elle souhaite un avenir commun « entre une Afrique forte, debout et respectée, partenaire d'une Europe forte, debout et respectée ». C'est pourquoi aussi elle dénonce l'absence de l'Afrique au sein du Conseil de sécurité de l'ONU, sa sous-représentation au FMI et à la Banque mondiale.

Plus généralement, le monde auquel Ségolène Royal croit est « un nouveau monde multipolaire » fondé sur « un nouvel ordre mondial ». Les discours de Rio, New-York et Symi (tous en 2010) avancent ce qu'elle appelle des lois : faire de l'efficacité économique et de la justice sociale un couple inséparable ; réhabiliter le rôle de l'Etat, anticipateur, défenseur des services publics, accélérateur de la croissance verte ; définir et protéger les « bien publics mondiaux » (Ricardo Petrella) que sont aussi à ses yeux l'eau, la santé, l'éducation, l'environnement, le patrimoine commun de l'humanité ; faire de la démocratie participative la condition de l'efficacité économique. Précisant ce qu'elle appelle une nouvelle régulation économique, elle souhaite la taxation des « banques fauteuses de crise », la taxation universelle des transactions financières.

Le responsable des maux de la planète est pour elle « le capitalisme sans foi ni loi, qui est à l'origine du désastre humain d'aujourd'hui » (Athènes). Le capitalisme développe une crise de civilisation et une crise d'humanité. Il faut donc changer de logique, définir à l'échelle planétaire « d'autres formes de solidarité, d'autres transferts de richesses ». A Montpellier (2009), Ségolène Royal a repris à son compte les 7 grands défis à surmonter, énoncés par Edgar Morin : défi politique, de gouvernance, international, économique, social, écologique, éducatif, éthique. « Ces défis que je fais miens, que je porterai dans toutes mes actions nationales et internationales...au nom des Français ». Ces défis relèvent d'un « nouveau contrat humain » au cœur de la citoyenneté planétaire.

 

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Ségolène Royal a donc une ample conception de la politique étrangère de la France. Rien à voir avec la « realpolitik », ou avec des relations de gré à gré entre pays ! Elle est « socialiste, européenne et citoyenne du monde » (Athènes). Son socialisme est un humanisme qui rejette le « choc des civilisations » (Berlin) tant prisé par les « déclinologues ». Pour elle, il faut mettre en place une « gouvernance mondiale ...capable de servir les progrès de l'humanité ».

L'universalisme de Ségolène Royal est fondamentalement un altermondialisme : « l'altermondialisme n'a jamais autant mérité de porter son nom. Penser le monde différemment, faire le serment de dépasser tous les schémas, les lieux communs, les systèmes de pensée qui rapetissent, être créatif et réaliste à la fois » (Dakar, 2009). C'est en ce sens qu'elle développe au Conseil régional de Poitou-Charentes les multiples formes de coopération décentralisée avec le Sénégal, le Québec, le Vietnam, l'Inde, Haïti et les Antilles françaises.

« Je crois vraiment à un autre monde possible, une alternative de gauche pour imposer le respect de l'être humain et de son environnement dans toutes les décisions politiques » (Rio, 2010).

Noël Nel

http://www.da-nancy.fr/content/la-politique-internationale-selon-segolene-royal

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