Boîte à outils ou Bible ?

Le projet ou programme du PS pour 2012 est à présent connu. Une centaine de propositions dont 30 majeures, regroupées en 3 chapitres : « Redresser la France », Changer nos vies », « Rassembler les Français ». Aucun tollé dans les médias, rien qu'un piètre retentissement presque éclipsé par les ronds de jambes de Borloo avec son Alliance des centres ! Cruelle incertitude de la politique !

Le projet ou programme du PS pour 2012 est à présent connu. Une centaine de propositions dont 30 majeures, regroupées en 3 chapitres : « Redresser la France », Changer nos vies », « Rassembler les Français ». Aucun tollé dans les médias, rien qu'un piètre retentissement presque éclipsé par les ronds de jambes de Borloo avec son Alliance des centres ! Cruelle incertitude de la politique !

Une boîte à outils optimistes

Comme d'habitude, le texte est un compromis entre plusieurs co-rédacteurs (Guillaume Bachelay, Alain Bergougnoux, Vincent Peillon, Jean-Marc Germain).

Est-il la synthèse fidèle de tous ces textes préparatoires que furent les 4 conventions et les divers forums ? Cela reste à démontrer. Ce qui est sûr, c'est que comme ces multiples précédents, il tombe des cintres, même s'il a été produit par une invitation à réfléchir en interne et le concours d'experts, d'intellectuels, de think tanks. Les militants n'auront que quelques maigres amendements à y apporter.

Pour tous, et dès la formule proposée par Pierre Moscovici au sortir de la première convention, il doit être positionné en « boîte à outils ». Tous les outils doivent y être, mais le bricoleur n'y choisira que ceux qu'il veut y trouver sans devoir nécessairement s'emparer de tous.

La philosophie d'ensemble est celle d'un « projet de société inscrit dans un récit national » (Christian Paul, Guillaume Bachelay). C'est d'abord une philosophie du changement (titre du texte), qui confirme bon nombre de propositions défendues par Ségolène Royal en 2007 et qui refuse le déclin.

Ce changement concerne les secteurs-clés : éducation, logement, fiscalité, sécurité, âges de la vie, mondialisation. En ces domaines, il s'agit surtout d'attaquer les inégalités à la racine. Occasionnellement, le changement affecte aussi l'ancienne doctrine socialiste (acceptation d'un certain protectionnisme) et en confirme certains infléchissements récents (préoccupations sécuritaires).

Tout est fait pour redonner espoir en l'avenir, en tablant sur une hypothèse de croissance de 2,5% par an en moyenne sur 5 ans, ce qui créerait 400 000 emplois. Se voulant crédible, le projet est financé, comme l'a souligné Michel Sapin. Il coûterait 50 milliards d'euros pour le période 2012-2017, argent venant des économies faites sur les 700 niches fiscales et sociales récupérées. Une moitié de cet argent serait affectée à la réduction de la dette ; l'autre moitié irait aux dépenses nouvelles de 5 milliards d'euros par an.

Un logiciel libre ou cadenassé ?

Comme le dit Nicolas Demorand (Libération, 5 avril), « chaque candidat déclaré ou à venir pourra, s'il le souhaite, y piocher à sa guise et refaire à sa main ». Supposons-le !

Le texte est-il une première mouture acceptant transformations et même bouleversements ? Non ! Il ne sera guère révisé, même s'il sera soumis au vote des militants (19 mai) et à l'approbation d'une Convention nationale (28 mai). Les éventuels amendements ne seront que de micro-retouches.

Est-ce alors un référentiel ? Oui ! C'est « un socle » (Ségolène Royal), « un point d'équilibre » (Jean-Jacques Urvoas). Et sur ce point, la droite parlera de plus petit dénominateur commun, totalement archaïque à ses yeux. Mais parions que bon nombre de candidats s'évertueront à affirmer qu'ils y ont apporté leur pierre : François Hollande l'a déjà fait pour les propositions sur la jeunesse et la fiscalité, Ségolène Royal y a vu l'essentiel de son programme de 2007.

Y aura-t-il la tentation de le brandir en Bible ? Sans doute ! La Première secrétaire Martine Aubry, qui pourra jouer sur deux tableaux si elle est candidate, a déjà souligné : « Tout le monde va se sentir tenu par ce programme » sinon « on n'est pas candidat à la présidence pour le PS ». Les militants auront du mal à admettre tout écart par rapport à un texte qu'ils auront voté et qui doit pour eux être le seul possible pour tout candidat socialiste, même si celui-ci devient candidat de la gauche devant aussi représenter des valeurs écologistes et communistes.

Dans ces conditions, comment chaque candidat socialiste à la Primaire interne pourra-t-il pratiquer avec pertinence un texte institué en logiciel libre ? Si le texte comporte des marges permettant de se distinguer, s'agit-il pour chacun de lui apporter alors des compléments, ce qui serait avouer que le texte recèle des lacunes ? Le texte autoriserait-il l'expression de réserves, ce qui serait le présenter comme discutable ? Le texte laisse-t-il la liberté d'accentuer telle ou telle priorité, de les hiérarchiser à sa façon, ce qui serait bousculer la liste de propositions pour éventuellement transformer la philosophie d'ensemble ?

La difficulté est bien résumable dans les deux déclarations en sens inverse de Martine Aubry et Vincent Peillon, la première posant que tout candidat socialiste devra respecter le texte, le second affirmant qu'une Primaire n'a de sens que si les projets en compétition sont différents. Alors, nuances ou vraies différences ?

Le grand clivage

Le projet socialiste, tout comme la convention préparatoire sur le modèle de développement et l'économie, prônent le recours à un « socialisme de production ». Comment l'indispensable prise en compte des mutations écologiques et des finalités sociales d'un nouveau vivre ensemble débouchent-elle sur une nouveau modèle de développement ? Il n'est pas sûr que le texte socialiste pour 2012, résumé en sa trentaine de priorités, le fasse comprendre.

Comparons d'ailleurs la réaction à ce texte formulée par deux économistes appelés par Le Monde à l'évaluer (6 avril). Nicolas Bouzou déclareque le texte « n'est pas très ancré à gauche ». Mathieu Plane affirme à l'inverse que « c'est un projet de gauche qui s'inscrit dans une logique d'économie de marché ». Point commun entre les deux : le texte est bien dans l'économie de marché et, malgré la plus grande crise du capitalisme depuis 1929, le PS français n'envisage pas de bouleversement de cette économie. Dans le texte, il est d'ailleurs très peu question d'Europe, encore moins de gouvernance mondiale. Les instruments du changement relèvent simplement d'une intervention plus marquée de l'Etat et de la volonté socialiste traditionnelle de redistribution des richesses.

Le grand clivage opposera donc dans la Primaire ceux qui restent dans la logique du productivisme et ceux qui s'en écartent. Et les seconds seront vite accusés de changer la philosophie du projet collectif.

Noël Nel

http://www.da-nancy.fr/Zkn

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