Où mène le projet du PS ?

Au sein du PS, le consensus existe surla nature profonde du projet collectif qui a été rendu public en avril2011 : c'est une « boîte à outils », un « socle », uneplateforme qui a désormais le mérite d'exister. Le consensus existe aussi auniveau de la Direction nationale qui a adopté ce texte. Mais hélas, le textecomporte un certain nombre de lacunes, manques ou insuffisances qu'il fautrelever.

Au sein du PS, le consensus existe surla nature profonde du projet collectif qui a été rendu public en avril2011 : c'est une « boîte à outils », un « socle », uneplateforme qui a désormais le mérite d'exister. Le consensus existe aussi auniveau de la Direction nationale qui a adopté ce texte. Mais hélas, le textecomporte un certain nombre de lacunes, manques ou insuffisances qu'il fautrelever.

L'absence de vision forte de la société à venir

Proposer une vision politique, c'estfixer un objectif, celui d'un type de société à édifier, selon un calendrier etun rythme de réformes (ou révolutions) indispensables. Or, même si le titreannonce « le changement », si le texte en appelle à un« changement de civilisation » sur plusieurs générations, il ne conduitpas une démonstration qui rendrait ce changement décisif et palpable.

Il nous est proposé un « nouveaumodèle de développement » selon la formule « concevoir, produire,consommer, échanger mieux ». Deux questions surgissent aussitôt :notre pays doit-il toujours se développer en tout domaine ? Et le faire« mieux », est-ce toujours le faire « autrement » ? Onsait qu'Edgar Morin conteste la pertinence du concept de développement, qu'ilsoit durable ou soutenable, précisément parce qu'il présuppose trop lacroissance (La Voie).

A la lecture des chapitres, on ne peutque constater que l'ensemble du développement prôné repose sur « unenouvelle croissance », « un formidable gisement de croissance etd'emplois ». La phase de conception y est présentée comme préparant« la compétitivité par le haut », « la compétitivité-innovation etla bonne performance ». La production y est déclarée « ambitionproductive forte ». Du coup, le « mieux » risque bien d'être le« plus » ! Si la sobriété pointe le bout de son nez, c'estseulement dans le domaine énergétique. Quant à la décroissance, ellen'affecterait de même que les énergies fossiles. Comment peut-on quitter lasociété occidentale actuelle de surproduction et de surconsommation sans jamaistoucher au facteur quantitatif qui empoisonne l'atmosphère, le climat, lesrelations sociales et le mode de vie ?

Sur le plan des propositions avancées, nousavons affaire à un texte quelque peu hétérogène. Sur certains points, ilpropose une vraie révolution : c'est le cas de la fiscalité, où la fusionimposée de l'impôt sur le revenu et de la CSG entraînerait de très importantseffets de redistribution. Sur ce point donc le texte, qui doit beaucoup àThomas Piketty, se situe très à gauche, au-delà de la social-démocratie scandinavepar exemple, ce qui ne favoriserait guère certains candidats comme DSK s'il sedéclarait. On doit cependant avouer au passage que la révolution fiscalepromise demanderait un assez long temps de mise en œuvre - certains économistesparlant de deux ans au moins - ses effets en seraient donc tardifs. Sur presquetous les autres points, le texte avance des réformes plus modérées.

Ce mélange de propositions - l'uneaudacieuse, les autres plus modérées - ne peut guère conduire suffisamment viteà un changement de société. Loin de la rupture, le changement annoncé serait enfait dans la régulation et la moralisation du capitalisme français. L'intérêtde la position ainsi prise est d'affirmer que la révolution fiscale, avec sadisparition des innombrables niches fiscales, financerait l'ensemble desréformes proposées dans le sens de la justice sociale. La moralisation seraitnotamment dans la limitation symbolique du salaire des patrons (le rapportentre bas et hauts salaires serait de 1 à 20). Pour réguler l'économie demarché et réindustrialiser le pays, la nouveauté serait dans la création d'unegrande banque d'investissement public. Mais le fait de la constituer par fusionde plusieurs organismes existants (FSI, OSEO, Caisse des dépôts etconsignations, Banque Postale, etc) garantirait-il un fonctionnementperformant ?

Enfin, hors du texte, il faut remarquerune ambiguïté sur la stratégie politique. Il nous a été révélé que MartineAubry avait confié mission à Laurent Fabius de préparer le menu des mesures àmettre absolument en application dans les six premiers mois d'un éventuelgouvernement de gauche. Du coup, ce qui serait réellement mis en œuvreapparaîtrait comme le dernier acte d'une cascade de glissements programmatiquescontinus : les textes des conventions socialistes aboutissant à un projetsocialiste dit collectif, ce projet servant lui-même au programme degouvernement pour la gauche, ce programme se réduisant finalement à uncatalogue fabiusien de mesures d'urgence. Dans cette chaîne, le projet socialiste,deuxième étape du processus en quatre phases, verrait sans doute son importancefortement relativisée.

Il ne peut en être qu'ainsi quand lesphases et les partenaires sont multiples, mais aussi quand un projet n'imposepas d'emblée une vision claire et forte de l'avenir, facteur de rassemblementcohérent pour toutes les parties prenantes.

L'improbable conversion écologique de l'économie

Si le projet socialiste propose pas devision forte du type de société souhaitée, c'est parce qu'il ne positionne pasla conversion écologique au poste de commandement des politiques à venir. Ill'évoque cependant, il parle même d'une économie verte » qui serait la« vision moderne » de l'économie, mais en tire-t-il toutes lesconséquences qui s'imposent ?

En effet, même s'il consacre à ladimension écologique des passages intéressants, il reste dans une vision traditionnelledu développement : « pour les socialistes, l'économie, le social etl'écologie sont indissociables ». Tant mieux ! Mais qui aujourd'hui nele dit pas, même à droite ? La vision socialiste proposée dans le texte nereste-t-elle pas encore trop économiste, un brin productiviste, fondée sur lacroissance à 2,5%, seuil à partir duquel tout le monde affirme qu'on pourraitespérer la création d'emplois ? Certes, il est proposé la conversionécologique de l'industrie, l'éco-conception, l'éco-certification des produitset procédés, la sortie de la dépendance au pétrole et au nucléaire,l'agriculture durable notamment bio. Mais il est plus question de mettre lafinance au service de l'économie que de décrire la transition qui mettrait l'économieau service de l'écologie et du social.

En fait, s'engager dans ce que certainsappellent la social-écologie (c'est le cas notamment de Ségolène Royal) réclametrois exigences : développer les secteurs économiques qui limitent lesdégâts des activités humaines sur l'environnement, donc déployer une économiede la circularité (solution au problème des déchets) et de la fonctionnalité(solution au problème du gaspillage) dans le cadre d'une économie plurielle oùla solidarité collective supplante le profit individuel; changer en profondeurles modes de production, de distribution et de consommation ; remplacerles actuels systèmes de mesure de la valeur sociale du développement et de larichesse en privilégiant la dimension humaine du bien-être individuel etcollectif (sur ce point, l'appel à un indicateur de développement humain estmentionné rapidement).

On ne peut pas dire que le projetsocialiste ignore ces dimensions, mais on peut trouver qu'il s'engagetimidement dans cette voie.

 

La difficile question des alliances nécessaires

Lors de sa sortie publique, le projetsocialiste n'a pas soulevé l'enthousiasme hors de l'appareil dirigeant. Si lesraisons en sont multiples, la plus importante pour nous est dans cette absencede vision forte de la société, en raison principalement de la réduction du rôlede la social-écologie. Le catalogue qui est sorti de ce parti-pris initial dela « boîte à outils » laisse certes entièrement libres les mains descandidats socialistes à la primaire, mais il n'aiguise en rien le désir deralliement venant des partenaires politiques de gauche.

C'est d'ailleurs pourquoi est sorti unAppel à la mobilisation de la gauche (19 avril 2011), lancé notamment par PaulQuilès et Marie-Noëlle Lienemann. Il propose un « contrat derassemblement » pour mettre sur pied un « socle commun », ce quirevient à fonder la troisième étape du processus de glissements programmatiquesdécrit ci-dessus, avant même de connaître le nom du leader de la gauche. Demême, l'appel lancé par Stéphane Hessel, Susan George, Patrick Viveret et quelquesautres, même s'il est un plan de bataille contre le Front national, attire àjuste titre l'attention sur la nécessité d'un programme d'espérance à gauchepour éviter de perdre dans une élection qui risquera bien de se jouer, nous lesavons à présent, au premier tour.

Dans ces conditions, le projetsocialiste actuel devra être dépassé par un autre texte de futur leader (ilexiste déjà une reformulation du projet par l'équipe de Moscovici, autant direde DSK) où la vision de société sera bien plus forte et pourra fédérer lagauche, sinon.... nous aurons subi et subirons pour longtemps la gauche la plusbête du monde !

Noël Nel, auteur de "Pour un nouveau socialisme", éditions L'Harmattan

http://www.da-nancy.fr/Zkh

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