Décrypter DSK

Dimanche 20 février, à la une du Monde, dans un dessin savoureux, voici « le regard de Plantu ». Au beau milieu des acteurs du G20, notre DSK massif déclare « Je n'ai rien à dire ». Derrière lui, à l'affût, un photographe glisse à son compère « Ah tu vois, il se présente ». Le proverbe chinois a raison, « une image vaut dix mille mots », car dans le dessin de Plantu, tout est dit.Plantu croque la situation ubuesque devenue sport national en France. DSK est économe de mots, mais chacun y va de son commentaire et la presse, à partir de ces quelques maigres mots, déploie tout l'éventail des possibles interprétatifs.

Dimanche 20 février, à la une du Monde, dans un dessin savoureux, voici « le regard de Plantu ». Au beau milieu des acteurs du G20, notre DSK massif déclare « Je n'ai rien à dire ». Derrière lui, à l'affût, un photographe glisse à son compère « Ah tu vois, il se présente ». Le proverbe chinois a raison, « une image vaut dix mille mots », car dans le dessin de Plantu, tout est dit.
Plantu croque la situation ubuesque devenue sport national en France. DSK est économe de mots, mais chacun y va de son commentaire et la presse, à partir de ces quelques maigres mots, déploie tout l'éventail des possibles interprétatifs.

DSK n'a rien dit

Certains commentateurs font relever le comportement de DSK de « la stratégie de la parole rare ». C'est le cas de Libération qui titre « Strauss-Kahn, une stature qui reste de marbre » et ajoute que l'intéressé « reste dans ses habits de directeur général du FMI ».

Avec humour, L'Est républicain convoque un poème en patois de Jean Tardieu, extrait du Fleuve caché : « Quoi qu'a dit ? A dit rin. Quoi qu'a fait ? A fait rin. A quoi qu'a pensé ? A pensé à rin. Pourquoi qu'a dit rin ? Pourquoi qu'a fait rin ? Pourquoi qu'a pensé à rin ? A'xiste pas ».

Mais, incapables d'en rester longtemps à ce constat, les commentateurs interprètent à foison le silence insupportable de DSK.

DSK aurait dit en creux

Se voulant plus perspicaces que d'autres, certains parlent de messages subliminaux, imperceptibles généralement à la conscience du commun des mortels, sauf pour eux. Pour d'autres, passant de la science de l'inconscient à celle des signes, DSK serait un manipulateur de signes. C'est ce qu'affirme Chantal Didier dont l'éditorial (L'Est républicain) est intitulé précisément « Signes ».

La science des signes opère une distinction fondamentale entre le signal et l'indice. Quand le feu tricolore est rouge, tout conducteur sait qu'il n'a pas le choix, qu'il doit s'arrêter à ce signal univoque. Mais quand le médecin est en présence de la fièvre d'un patient, il sait qu'elle n'est qu'un indice équivoque de maladie, laquelle nécessite pour être découverte quelques hypothèses et investigations supplémentaires. Chantal Didier n'en a cure. Elle affirme que DSK a envoyé au Français des « signaux de moins en moins subliminaux » ; qu'il a fait un pas de plus vers sa candidature en s'adonnant à des « propos millimétrés servis à des médias impatients ». Pour elle, aucune incertitude, «ce langage des signes invite à conclure que DSK entrera dans la bataille présidentielle ». Pourquoi alors, au même moment, Le Monde (22 février) affirme-t-il que « DSK n'a pas fait un pas de plus vers sa candidature » ?

En fait, le décryptage des signes n'est jamais innocent et nous renseigne aussi sur les intentions de celui qui décrypte. Voyez le camarade Hamon qui glisse au passage que DSK est obligé de « distiller des petites informations pour convaincre de son intérêt pour la France » (Le Monde). Hamon égratigne à peine DSK, quand Libération dans le corps de ses articles sur-interprète avec admiration les propos de l'homme du FMI. Ainsi, la moindre allusion de DSK à la situation française est aux yeux de Libération un réquisitoire impitoyable. Quand DSK déclare « on n'a pas dominé la crise sociale », Libération y voit « une sévère critique contre Nicolas Sarkozy » ; quand il affirme qu'il n'y a qu'une « croissance moyenne », le journal parle alors du lancement d'un Scud ! A ce régime, toute paille devient une bombe atomique !

Les adversaires de droite de DSK ne font pas non plus dans la dentelle et rivalisent de métaphores. François Barouin parle théâtre, voit dans la prestation de DSK « une mise en scène assez invraisemblable », fait de l'intéressé « le Tartuffe du 20 heures » puis glisse de Molière à la comédie de boulevard. Laurent Wauquiez se croit au cinéma devant une « superproduction américaine ». Eric Besson convoque le sport pour rêver d'un second tour où le match Sarkozy-DSK serait comme « un match Barça-Arsenal ». A chacun ses références !

Quand DSK dit tout ...ou presque rien

En contradiction avec la majorité des journaux, Aujourd'hui en France (21 février) titre « DSK répond à toutes les questions » et publie un entretien avec l'intéressé. On rêve alors de savoir enfin le fond des choses, le secret de la pensée politique de DSK.

Des banques, DSK regrette qu'elles soient revenues « à une pratique courante avant la crise... en matière de rémunération et bonus ». Des agences de notation, il ne « pense pas beaucoup de bien ». Faisant du FMI un « service public mondial », il attribue aux services publics « une grande place, à une seule condition, c'est qu'ils soient organisés de telle manière qu'ils soient compatibles avec une économie efficace ». A propos des 35 heures, il déclare que « sur le long terme, le temps de travail a quand même tendance à baisser dans tous les pays développés ». D'un système de retraite, il attend que « la finalité, c'est qu'il soit juste à l'égard de ceux qui ont travaillé plus ou moins longtemps, dans des conditions plus ou moins difficiles et juste vis-à-vis des actifs » De l'impôt sur la fortune, il ne dit rien de précis, sinon que « tout impôt est imparfait. Donc plus on diversifie les sources de prélèvements directs, plus on a de chances d'être juste. Il faut des impôts sur le revenu, sur la consommation, sur le patrimoine ». Quant aux mesures du FMI sur la Grèce, il précise que dans certains pays, les dirigeants ont augmenté d'abord les retraites de 42%, que le FMI les a ensuite baissées de 15% et qu'on critique le FMI pour cette baisse en oubliant de rappeler l'augmentation antérieure. Rien sur les souffrances infligées aux Grecs !

Bref, quand DSK parle actuellement, ce qu'il dit n'est en rien nouveau, ses propos restent très généraux et parfois bien vagues.

Une situation de double contrainte

Depuis sa prise de fonction au FMI, DSK est dans une situation où le directeur de cette institution qu'il est ne doit pas parler de la politique française et où le candidat possible de la présidentielle française qu'il est aussi doit tout de même essayer de le faire. Il en découle ce type de discours contraint, crypté, équivoque qu'il nous tient.

Cela nous vaut de sa part un zeste d'autocritique, ce que Libération nomme « un mini mea culpa », quand il reconnaît que le FMI « s'est trop concentré sur la macroéconomie et les grands chiffres et pas assez sur les inégalités et le chômage ». En clair, cet euphémisme signifie que le FMI a trop pratiqué cette « économie efficace » à la sauce ultralibérale. Et François Hollande va vite en besogne quand il affirme que « le FMI corrige les erreurs qui étaient jusque-là les siennes ». Car avouer n'est pas encore corriger !

Pris dans la double contrainte, DSK doit faire avec la puissante machine des Médias-Politiques-Sondeurs qui s'emballe en période pré-électorale. La machine a besoin de créer un duel au sommet, quitte à l'inventer : ce fut Sarkozy - Royal en 2007, ce serait Sarkozy -DSK en 2012. Elle a besoin de « folie médiatico-politique » : c'est ce qui vient de se passer avec ces trois jours en marge du G20. Le strauss-kahnien J.-J. Urvoas relève à raison que « la pression confine à la frénésie, c'est fou. On a élevé au rang de rendez-vous planétaire une simple réunion de travail des ministres des finances, uniquement parce que DSK était en France ». C'est fou, en effet !

Cette fois, le favori de la machine a un statut à part et la tonalité de ce qu'il dit même subrepticement revêt de l'importance. J.-F. Copé a découvert un DSK « hautain... très arrogant... et assez prétentieux pour les leçons qu'il donne ». J.-L. Mélenchon y a vu « la démonstration d'arrogance diplomatique d'un monsieur qui dit qu'il a sauvé la terre entière ». Sur quels indices linguistiques du discours de DSK ces concurrents s'appuieraient-ils ? Sur ce passage où DSK dit qu'il est « plus libre que jamais de dire à tous les chefs d'Etat et de gouvernement ce qui va ou ne va pas ». Sur ce point, il s'agit en effet d'un discours de vérité et d'autorité prononcé depuis le piédestal du super-économiste. Lors d'une présidentielle précédente, J. Delors eut à gérer un problème du même genre. Il apparaissait sur le piédestal européen lui conférant une certaine supériorité, mais il refusa de se présenter, ce qui l'aurait obligé à quitter cette position d'en haut pour descendre dans l'arène nationale française. Le refus de Delors priva les Français de cette expérience. S'il se présentait, DSK qui occupe le piédestal mondial aurait à quitter cet Olympe pour affronter la Primaire socialiste, ce qui lui imposerait d'opérer une importante correction d'image. Sirius aurait alors à fouler le plancher des vaches !

Enfin, il faut toujours se rappeler que les entreprises de sondages s'empressent d'expérimenter un scénario favori, très loin des échéances électorales, ce qui leur a valu régulièrement de fâcheux déboires. Et se rappeler que les Primaires, si elles devaient avoir un certain succès, pourraient faire mentir les sondeurs, car le panel des votants serait dans un premier temps la seule autorité réelle qui vaille. Ceux qui connaissent les films d'Hitchcock savent que le cinéaste multiplie dans chacun d'entre eux les indices pour nous égarer constamment et mieux nous surprendre au final. Et si tout ce tintamarre de la machine Médias-Politiques-Sondeurs était saisi par quelque virus hitchcockien ? S'il faisait sortir de la boîte de Pandore des Primaires un(e) candidat(e) considéré(e) actuellement comme improbable ?

Noël Nel

http://www.da-nancy.fr/content/decrypter-dsk

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