Vers la démocratisation des pays arabes

Le vent de la démocratisation des pays arabes, et peut-être même des pays sous dictature dans le monde, vient de se lever, de Tunis au Caire et peut-être d'autres pays, demain. Il n'installera pas la démocratie du jour au lendemain, car il y faudra du temps, des révolutions et contre-révolutions. Mais il vient d'ouvrir une voie. Nous vivons donc en ce moment un événement réellement historique, qui va bientôt se heurter à des obstacles de taille.

Le vent de la démocratisation des pays arabes, et peut-être même des pays sous dictature dans le monde, vient de se lever, de Tunis au Caire et peut-être d'autres pays, demain. Il n'installera pas la démocratie du jour au lendemain, car il y faudra du temps, des révolutions et contre-révolutions. Mais il vient d'ouvrir une voie. Nous vivons donc en ce moment un événement réellement historique, qui va bientôt se heurter à des obstacles de taille.

La déliaison du politique et du religieux

En ce qui concerne l'Occident, Marcel Gauchet a démontré que le politique naît véritablement quand aboutit le processus de dissolution du religieux en lui. C'est ce qu'il nomme « le désenchantement du monde ». Ce n'est que quand le règne de l'invisible s'épuise que la Cité peut vivre sans la fonction de la religion. Et la démocratie ne peut s'épanouir qu'en sortant du religieux. Toutes les sociétés occidentales ont vécu ce phénomène, sous des formes diverses (la Pologne par exemple étant différente de la France sur ce point). Va-t-il en être de même pour les pays arabes, où la révolution jusqu'à présent n'a pas pris un mais deux visages, celui de la république islamique en Iran, celui de la république laïque en Turquie ?

Sortir de la religion n'est pas abandonner la croyance religieuse, c'est ne plus rendre la religion structurante, c'est lui refuser de déterminer l'ordre collectif. C'est aussi transformer la représentation. L'âge des Dieux impose la représentation par incarnation, l'ancien roi de France, l'émir ou le roi en pays arabe se disant descendant de Dieu. L'âge démocratique opte pour la représentation par délégation, l'élu parlant au nom du peuple. Les pays arabes qui iront vers la démocratie politique devront transmuter l'élément religieux en autre chose. Alors le religieux deviendra secondaire et privé, et l'Etat reposera sur la neutralité religieuse. Mais cette sortie du religieux ne sera pas un processus linéaire et soudain.

La création de l'Etat-nation

La démocratie a besoin d'un Etat-Nation qui permette le passage des sociétés archaïques aux sociétés historiques. Si cet Etat n'est qu'un appareil de domination, il ne peut favoriser la démocratie. Les Etats-Nations inventés par l'Occident contiennent tous un principe de solidarité et de fraternité, ainsi qu'une part d'instabilité, parce que la démocratie réduit l'assujettissement des individus et autorise la compétition.

A la sortie du XXème siècle, le nombre d'Etats dans le monde a été multiplié par quatre. Le besoin d'Etat est donc devenu irrépressible. Mais il existe plusieurs formes d'Etats : Etat prédateur au service d'un clan, Etat développeur économique et social, Etat gestionnaire des services publics et de la vie économique, Etat rentier au service d'une élite, etc.

De nombreux pays arabes ont un Etat prédateur. Vont-ils pouvoir inventer leur propre formule d'Etat protecteur et correcteur d'inégalités, pilote de leur économie et Etat social ? Si oui, ils devront renverser les pouvoirs qui ont en commun un exécutif autocratique incarné par un président, un émir ou un roi, le monopole des institutions, la puissance de l'appareil militaire et policier, la confiscation de biens.

L'abandon de la soumission

Abdennour Bidar (L'Islam sans soumission, 2008) était convaincu en 2008 qu' « il se passe quelque chose en islam qui n'a pas encore été identifié ». Ce quelque chose est ainsi décrit par lui : « de plus en plus de femmes et d'hommes de culture musulmane, ici en Occident mais aussi dans l'ensemble du monde musulman, vivent leur rapport à l'islam avec le profond désir d'une liberté nouvelle ». Il s'agit selon lui de s'émanciper vis-à-vis de la religiosité traditionnelle et d'abolir le régime de servitude : « servitude des femmes vis-à-vis de la domination masculine, des consciences personnelles aux autorités religieuses, des créatures à un Dieu dont la transcendance absolue écrase tout, à commencer par l'être humain ».

Bidar croit en l'émergence d'un « islam de la liberté ». Depuis des siècles, le Coran a été utilisé selon lui comme « une machine à fabriquer de la servitude », alors qu'il recèle « de quoi l'utiliser de façon tout à fait personnelle ». Le musulman libre appelle donc à « une prise de distance critique vis-à-vis de l'héritage reçu par la tradition religieuse et la coutume sociale » et il engage alors « la réappropriation personnelle » de cet héritage. Le self-islam se définit comme « l'adhésion de l'individu au principe fondamental de la liberté personnelle de pensée et de conscience pour soi et pour autrui ».

Ce droit à la liberté épouse les principes éthiques majeurs de nos sociétés : « égalité entre les femmes et les hommes du droit de choisir sa vie, légitimité du souhait de changer de religion ou de n'en pratiquer aucune, séparation entre les Eglises et l'Etat qui n'impose aucune religion officielle ».

La matrice démocratique de la compétition

Machiavel a décrit tous les dangers de la conflictualité et de l'insatiable désir de domination. En société démocratique, il faut par des institutions réguler cette passion de puissance décrite par Macchiavel. Le lien social qui permet aux hommes de coopérer s'impose alors par la finalité éthique d'une norme.

Tocqueville a affirmé que le fait générateur de la société démocratique est l'égalité des conditions. Mais, même si l'on décrète l'égalité de principe des conditions, il existe une inégalité des droits et des fonctions, et une hiérarchie sociale. La démocratie propose un mode de confrontation des forces et puissances, une matrice de mise en ordre qui ne dépende ni du privilège de la naissance, ni du surnaturel. Cette matrice est celle de la compétition dans le cadre des échanges, des rencontres, des débats, des conflits. Elle prône la supériorité du modèle compétitif sur le modèle guerrier. Le droit de tuer y est interdit et la hiérarchie y est réversible.

On peut penser que les pays arabes engagés sur la voie de la démocratie auront à faire cet apprentissage difficile.

Les premiers enseignements du soulèvement arabe

Ce qui se passe dans quelques pays arabes est un événement sans précédent, où la jeunesse et Internet ont joué un rôle majeur, où la figure moderne de l'individu comme nouvel acteur social est apparue, Il n'y aurait donc pas d'incompatibilité entre l'islam et la démocratie, si l'on veut bien voir qu'il est des musulmans non soumis, portés par l'esprit démocratique et désireux d'entrer dans la modernité.

Le pays du pourtour méditerranéen où l'islam a accepté la démocratie est actuellement la Turquie. Quels que soient les appels des imams iraniens et des fondamentalistes de tous poils, il faut espérer que ceux qui se révoltent en pays arabes inventeront leur chemin vers la démocratie en tirant le meilleur de la laïcité turque tout en construisant pas à pas leur propre formule.

Ce que l'on a présenté comme l'incontournable face-à-face entre régimes autocratiques et menace islamiste, à préserver pour garantir l'équilibre du Moyen-Orient ou du Maghreb, a fait long feu. C'était un trompe l'œil pour imposer le statut quo. Pour les pays arabes en crise profonde et en désir de démocratie, il faut trouver une troisième voie fondée sur l'Etat de droit, la déliaison du politique et du religieux, la représentation la plus large possible, la libre participation des citoyens à la décision politique. Gageons qu'il y faudra beaucoup de temps.

Noël Nel

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