L'INFRA-MUSEAL ET L'EXTRA-PATRIMONIAl, du Musée d''Aquitaine à Exhibit B

L’INFRA-MUSEAL & L’EXTRA-PATRIMONIAL (Musée d’Aquitaine, Camp des Milles, Exhibit B (2014))

par Alexandra Galitzine-Loumpet 

Interroger l’habituel  (G. Perec, L’infra-ordinaire,  Seuil 1989)

 L’expérience de l’exil ne s’expose pas seulement dans les musées consacrés à l’immigration, au risque de privilégier l’intégration dans le pays d’accueil, l’arrivée à la totalité du parcours, mais s’inscrit dans un système référentiel plus lâche se déployant dans d’autres musées et au travers d’œuvres multiples, dans la rue comme dans la sphère privée. Le principe est celui de l’écho, variable selon la situation et la place de chacun. Dans ce musée imaginaire construit par chaque sujet exilique, se retrouvent lieux, textes et images, éléments de transmission familiale et de recherche individuelle mais aussi sons, odeurs, goûts[1]. Le résultat, par essence instable et inachevé, est un manteau d’arlequin,  association de fragments dont l’une des principales caractéristiques est l’asynchronie.

Pour personnelle que puisse être pour chacun la rencontre avec des éléments de son histoire ou de celle des siens, mais aussi la variabilité de l’intérêt, elle est également structurellement organisée, à des degrés divers selon les sphères concernées. Le hasard est borné par le jeu social et le contexte idéologique, il s’incarne dans des espaces particuliers.

L’institution muséale constitue l’un de ces espaces performatifs, à la fois construits et imprévisibles.  Le musée est à la fois un appareil  et un dispositif  (Agamben 2007) d’une extraordinaire plasticité, une scène pouvant accueillir un large spectre d’expériences et être dupliqué en d’autres lieux publics ou privés. Comme exposition et comme représentation, il appelle donc une lecture critique au-delà de la simple appréciation ; instance politique tout autant qu’expérience subjective, il se lit aussi bien en plein qu’en creux, aussi bien dans la monstration que dans l’omission.

Or, ces espaces interstitiels de l’institution muséale constituent un champ négligé par l’analyse. Invisibles et en quelque sorte insensibles, presque scandaleux par leur apparente  insignifiance,  ils participent pourtant de l’exhaustivité fonctionnelle et de ce que l’on pourrait nommer, en empruntant à Barthes,  l’effet de réel du musée et à Perec,  son infra-ordinaire [2]. Leur diversité même les laisse échapper, soit qu’ils paraissent délibérément dramatisés comme une série de sas nécessaires,  soit qu’ils marquent incidemment l’articulation entre expositions de différentes natures  (permanente, temporaire). Leur caractère volontaire ou imprévu  dépend de paramètres aussi divers que la destination initiale de l’édifice et son architecture, la juxtaposition de choix curatoriaux ou de contraintes institutionnelles et budgétaires.  L’hypothèse centrale est justement que ces couloirs, détours mais aussi réserves, coulisses et espaces vacants ou de déambulation jouent le rôle de seuils et de frontières. Ceux-ci influent sur la perception du visiteur, contribuant à renforcer la cohérence du parcours muséal ou à la désagréger – jusqu’aux lapsus musei.  À la fois normés et hérétopiques, intra-muséaux et extra-patrimoniaux, ces seuils doivent être intégrés à l’analyse muséographique, comme ces lignes voudraient le souligner en recourant à quelques exemples réunis au hasard de visites en 2014.

Espaces-seuils et espaces-frontières

Ces deux désignations ne sont pas équivalentes, et je définirais les espaces-frontières comme des éléments de rupture spatiale ou symboliques fortes entre l’intérieur et l’extérieur du musée avec des distinctions possibles entre la rue, le pourtour ou le jardin du musée et l’édifice muséal lui-même.  Les espaces-seuils concernent plus précisément les articulations internes du parcours muséal, ruptures de nature variable organisant le contenu du musée. Ces deux espaces demeurent cependant poreux à des degrés divers.

Seuils internes  : du tangible ou narratif

Parmi de nombreux exemples possibles d’espaces-seuils, un des plus frappant, à l’origine de cet article, est sans aucun doute celui de deux expositions contiguës du Musée d’Aquitaine, séparées par près de vingt ans d’intervalle dans leur installation et un couloir : les salles commémoratives consacrées à la traite négrière et celles dévolues aux arts non-occidentaux. (...) 

Suite (http://nle.hypotheses.org/2622)   

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