Traduire Calais

Face à la réalité du camp, c’est-à-dire à son identité singulière forgée dans l’impuissance politique à penser la durée et l'expérience individuelle, trouver les termes justes devient un enjeu majeur. Il ne s’agit pas d’une répétition de l’Histoire – apparaissant justement dans un second temps, il s’agit d’autre chose, encore à venir, qu’il est impératif de désigner dans un langage propre.

Traduire Calais.

 Traverser.

66 Aller à Calais, traverser des frontières déplacées. Je suis partie à Calais, rejoindre deux membres des Non-lieux de l'exil. Avec hésitation, avec l’inquiètude d’une obscénité du regard. Erreur. On passe la frontière du camp et cette frontière nous transperceEspace de confinement, le camp condense les heures et les densifie. Le vif de l’exil mobilise le cœur de l’intelligence et le déroute,  aiguise une ardeur qui suffit en elle-même à transformer la stupeur en ébranlement de l’être. Quatre jours – rien en somme, mais un temps suffisant pour affleurer la complexité du camp, sa force vitale, ses tensions sous-jacentes, ses limites internes, la diversité de ses usagers, de ces temporalités diurnes et nocturnes, la violence de sa destruction en cours. Un temps adéquat pour que cet ersatz de lieu impose l’incomplétude de nos épistémologies sédentaires[1], pour que les mots s’épuisent à rendre compte d’un monde hors du sens commun. Certes, on peut mentir ou omettre à Calais,  mais la condition de l'exilé et celle du visiteur éprouvent leur substance dans l'immédiat présent de la situation.

Eprouver.

Le temps de prendre première mesure de la temporalité des exilés, du temps-piégé de miraculés de conflits dont (presque) aucun sédentaire ne peut comprendre les effets sur le quotidien et dans la durée, les mutilations physiques et psychiques ; les périples déployés sur d’invraisemblables périodes – un an, deux ans, huit ans - à travers de multiples pays et d’innombrables ruses, à un prix qu’il est impossible d’imaginer, pour échouer là, dans ce cul-de-sac de l’Europe continentale.  Un temps durant lequel le corps contraint de l’exilé anéantit l’identité individuelle, le nom et l’histoire, les savoir-faire et les qualités  sous le vocable définitif de « migrant » ; un temps infini, désespérément long et élastique dans lequel l’espoir s’érode, amoindri par l’angoisse la plus terrible  celle de ne jamais parvenir à trouver place où vivre. Comme si ce besoin vital pouvait se négocier comme une denrée, s’accommoder de la survie la plus élémentaire, entre précarité extrême et dépendance, faire oublier ce temps dorénavant clos dans lequel les exilé(e)s, furent pilote d’avion, ingénieur, maitre d’école, ferronnier, acteur, journaliste, poète [2], fils ou filles de, voisin(e)s, ami(e)s, aimé(e)s. Comme s'il pouvait n’affleurer que sous la forme atténuée d’un nouvel apprentissage, comme lors de ce cours de français dispensé jusqu’à tard dans la nuit glaciale autour d’un insuffisant brasero par des volontaires déterminés et chaleureux à des étudiants perplexes mais décidés, déjà au moins bilingues. Le camp, comme tous les lieux de cette nature, prodigue à foison la double capacité à se perdre et à se réinventer. Et tout ceci, bientôt, n'existera plus.

Réagir.

Le temps aussi de prendre conscience de la multiplicité des associations, usine humanitaire ou utopie, de leurs ambiguïtés et de leurs conflits internes, des innombrables et inégales initiatives individuelles, traçant pourtant dans l’action d’étonnantes fraternités à travers conditions, croyances et générations,  mais aussi du désarroi profond, si ce n’est de la souffrance, qu’engendre l’impuissance à empêcher la duplication répétée du désastre. Comment faire face à toutes les histoires et à toutes les pathologies, comme celle de ce garçon afghan de douze ans, livré à lui-même, saisi par la douleur et la violence, entrant de force dans une association qui s’occupe de lui sauf en ce jour réservé aux femmes, saisissant une branche, puis une pierre puis une lame de rasoir pour infliger au local des blessures liées aux siennes, sans voix ni solution ?  Gens divers, souvent admirables, convaincus dans la variété de leurs engagements, mais épuisés, découragés, jamais tout à fait audibles  si ce n'est dénaturés dans l'opinion publique - et dans certains cas exagérement célébrés alors que leur subordination institutionnelle retourne contre les exilés une violence de situation qui ne trouve, elle non plus, aucune issue - sinon dans le grand banquet des pelleteuses, qui avalent inexorablement, sur ordre, ce qui fut établi (tout) contre la survie - et le destin même des exilés. Ce que l'Etat fait, laisse faire, ne veux pas voir est un point de non-retour. Ce qui n'a pas été donné à temps est irréparable.

Recevoir.

Le temps d’expérimenter un retournement de réception, dans lequel le mot Welcome trouve son plein sens dans les tentes et les cabanes bricolées, où le visiteur est reçu avec courtoisie, sa honte se jaugeant à sa gratitude.  Dans la « jungle » - terme atroce dans son usage français - , ceux qui se sentent traités comme des bêtes proposent le couvert et parfois le gîte, dans un geste sans égal, en pleine connaissance des zones grises du camp, de l’insécurité, de la prostitution, des conflits entre peuples se connaissant mal – le camp rend fou les plus vulnérables, réduit à toutes les extrémités. Quand la cruauté institutionnelle du premier jour du démantèlement, lundi 29 février 2016, a ébranlé toutes indignations de principe, lézardé tous recours intellectuels,  faciles jeux de l'esprit brisés par la frontière du réel – car il est terrible de vivre dans le camp et terrifiant d’en être chassé –, c’est un exilé, ingénieur soudanais, qui a reconnu ce désarroi et offert son réconfort dans un abri à court terme condamné. Puissance de la relation dans laquelle les invisibles, les inaudibles, les indésirables, les errants, les maudits, les de-nouveau-bannis rassurent encore la peine balbutiante du voyageur sans contrainte ! Cette inversion par laquelle ceux qui ne sont accueillis nulle part (et au milieu de nulle part[3]) trouvent faculté d’accueillir, comment l’oublier, comment la nommer ?

 Traduire.

Face à la réalité du camp, c’est-à-dire à son identité singulière forgée dans l’impuissance politique à penser la durée et l'expérience individuelle, trouver les termes justes devient un enjeu majeur. Il ne s’agit pas d’une répétition de l’Histoire – apparaissant justement dans un second temps, il s’agit d’autre chose, encore à venir, qu’il est impératif de désigner dans un langage propre. Le camp de Calais n'est pas un espace, ni un non-lieu  - il est le lieu même de l’exil, jusque dans sa destruction programmée. Sa présence, son absence, nous affectent conjointement, durablement. Le camp démultiplie et offre en miroir, réunissant des monades éparpillées. Il hante. Cet endroit à défaut, par quels mots dire ce qu’il ébranle ? Ce qu’il unit ? Ce qu'il créé ? Ce qui va bientôt manquer, ajoutant à la désespérance ? Comment nommer ce paradoxe d’un lieu-contraire  – à toute raison, à tout devenir –, constituant encore un enclos de convivialité, même (et justement parce que) au sein de rapports inégaux, de domination, de nécessité ? En quoi son expérience nous sauve, en un sens difficile à admettre, par son infamie même, en matérialisant une limite, celle peut être des volets tôt baissés d'une cité aveugle ?

Il nous faut traduire Calais, traduire cette torsion du monde. Traduire l’exil.

Maintenant.

Alexandra Galitzine-Loumpet

Programme Non-lieux de l'exil - http://nle.hypotheses.org

[1] J'emprunte cette notion à la sociologue Michèle Leclerc-Olive.

[2] Ses professions furent celles de certains des migrants rencontrés.

[3] Voir Bazin & Vollaire, Le Milieu de Nulle Part, Créaphis Edition, 2012.

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