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Billet de blog 15 août 2018

Au paradis, Ô Kola. (in memoriam Mutawakeel, mort en Méditerranée), par Mustafa MA.

114 passagers d’un bateau renvoyé par l'Italie vers la Libye début juin 2018, au moment de la première errance de l'Aquarius, 14 survivants – mais pas Mutawakeel dit « Kola ». Ce texte-linceul fut reçu fin juin 2018. Cette tragédie de la mort par désir de vivre est aussi celle d’une mort politique de l’Europe.

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Au paradis, Ô Kola.

(in memoriam Mutawakeel, mort en Méditerranée)

par  Mustafa MA.

Mutawakeel, surnommé « Kola », est licencié de l’Université Nilayin (les deux Nils) à Khartoum, du département d’Histoire et relations diplomatiques. Né à Nyala, au Darfour, il a subi durant son parcours d’études les pires des persécutions et injustices, sans parler de ce qu’il avait subi auparavant au Darfour à cause de la guerre et du déplacement de ses parents au camp de Kalma. Il était à l’Université de Nilayn entre 2011 et 2017.  Il était adhérent au parti du front populaire démocratique, et parmi les membres et cadres du parti les plus actifs. Il réclamait et appelait pour le départ du régime dictatorial, et pour la justice et l’égalité entre toutes les tribus et les populations du Soudan.  Il parlait devant tout le monde sans peur. A cause de sa personnalité et son fort caractère, il a été détenu à plusieurs reprises par les forces de sécurité. Une fois, il n’a pas pu présenter son examen suite à sa détention. Appartenant au parti au régime, les instances de sa faculté n’ont offert aucune aide dans ce sens-là.  Si on voulait écrire les situations auxquelles il a été confronté dans sa vie, on épuiserait tant de stylos !

Après sa licence dans cette université qu’il qualifiait d’enfer, Mutawakeel a décidé de quitter le Soudan pour aller en Europe, pensant qu’en Europe il pourrait trouver une meilleure vie et continuer ses études.  Deux mois après l’obtention de sa licence, Il a quitté le Soudan en direction de la Lybie, dans l’espoir de traverser la Méditerranée.  Il m’a contacté en décembre 2017, m’a demandé de l’aider avec une somme d’argent pour pouvoir prendre un de ces bateaux illégaux qui transportent les immigrés.  J’ai accepté mais j’ai discuté longuement avec lui pour le raisonner, ayant passé moi-même par cette expérience deux ans auparavant, j’ai essayé de lui décrire l’impensable, ce qui se passe dans ces voyages, comment les passeurs jouent avec les vies des immigrés, je lui ai expliqué également que le pourcentage de survie de ces bateaux  (de cette traversée) ne dépasse pas 10%.  Sa réponse était celle d’un homme croyant : « Parfois, la mort vaut mieux qu’une vie d’humiliation, l’être humain ne saura jamais où, comment, et quand il mourra. Seul Dieu détient ce savoir. Et il se peut que je sois parmi les survivants inchallah. Je suis optimiste » et puis il a repris la phrase que je répétais quand je suis parti pour l’Europe : « soit on arrive en Italie, soit on sera mangé par les sardines et on deviendra des sardines ». Je lui ai donc souhaité un bon voyage, on s’est mis d’accord pour le transfert de la somme d’argent et je lui ai demandé de patienter jusqu’à l’été, car en hiver la mer est difficile, les vagues très hautes et le temps est très froid.

Le 3/06/2018 il m’a envoyé des messages sur Messenger en disant qu’il est depuis quinze jours avec les passeurs (muharribiin) et les autres immigrés dans un entrepôt et qu’ils s’apprêtent à partir dans l’immédiat, probablement le jour même. Je lui ai répondu par des messages qui ne sont toujours pas lus.

Le 19/06/2018, mon petit frère m’a appelé pour me demander s’il est vrai que Mutawakeel est décédé dans la mer. La nouvelle a été foudroyante et je ne l’ai pas crue.  J’ai appelé aussitôt la personne à qui j’ai transféré l’argent, et il m’a confirmé la nouvelle et m’a expliqué comment cela s’est passé : ils étaient 114 dans le bateau ; arrivant à proximité des côtes italiennes, ils ont demandé de l’aide des équipes de sauvetage de la police italienne, mais cette dernière est venue pour prendre des photos à partir d'hélicoptères et a précisé qu’il était impossible d’accueillir le bateau. On leur a apparemment demandé de faire marche arrière vers la Libye. Le bateau a donc décidé de retourner en Libye, mais à quelques kilomètres des côtes libyennes, le moteur du bateau est tombé en panne et ce dernier s’est cassé en plein mer et c’était la catastrophe, seulement 14 ont survécu, hélas Mutawakeel n’était pas parmi eux. Qu’est-ce que je pourrais dire ? Sinon , Merci Dieu pour tout (une formule pour se résigner à la volonté divine). Au paradis, mon frère et ami. Qu’est-ce qu’elle est difficile cette séparation avec toi  !

(traduction de l'arabe Nisrine A.Z., relecture Moyaed A. )

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Post-face

In memoriam Mutawakeel dit « Kola ». La tragédie contre la statistique.

On attribue à Staline (qui savait de quoi il parlait) une formule tristement célèbre, distinguant la tragédie, celle de la mort individuelle, de la statistique qui porte sur un nombre si important qu’il en devient sans réalité (milliers, millions d’individus). Les chiffres qui s’égrènent, jour après jour et dans une quasi indifférence des morts lors du passage, font de la Méditerranée, aux portes d’une Europe dont elle serait le « berceau », le plus grand cimetière au monde des « migrants » - désignation plurielle qui est déjà, en puissance, une statistique. Or Mutawakeel, surnommé Kola, est le nom d’un homme et d’une tragédie, irréversible, celle de la mort par espoir de vivre. Il faut le dire aussi fortement que cela est : la politique européenne de repli et de non-assistance, en mer comme ailleurs, est la meilleure alliée des dictatures, et de celle-ci en particulier. Elle achève le travail de mort en laissant périr, dans l’effroi et l’abandon, ceux qui tentent de la fuir. Quelques heures en mer, des siècles de terreur.   Et comment porte-t-on le deuil d’une telle disparition -  celle de Mutawakeel ? Mustafa a dressé un linceul avec son texte pour l’ami-frère disparu, pour faire face autant que possible à la souffrance de cette mort-ci dans ses conditions-là, incompréhensibles et en dernière instance indicibles.  A ses mots, je souhaiterais ajouter ceux du philosophe Jacques Derrida : écrire sur l’ami disparu, c’est « traverser son nom », le faire vivre en soi pour réaffirmer que le monde meurt à chaque mort, comme il est mort pour et avec Kola. Comme il meurt à chaque fois qu’un avion survole et que des bateaux ne viennent pas secourir, à chaque fois que l’on renvoie vers les côtes libyennes, au nom de politiques absurdes et criminelles, des canots qui ne se sont pas fait pour arriver quelque part.

De cette mort-là, du visage souriant avec douceur d’un jeune homme à l’université que conserve une photographie (et de cette image que Mutawakeel appréciait, celle d'un homme protégeant un enfant, allégorie cruelle maintenant), et de ce monde qui la rend possible, il faudra un jour rendre compte, c’est-à-dire rendre des comptes de part et d’autre de la Méditerranée. Pour toutes ces tragédies additionnées qui ne font pas statistique, qui ne feront jamais statistique pour ceux qui les pleurent dans l'angoisse et la douleur.  Mutawakeel, celui qui ne mettra plus jamais pied à terre, Mutawakeel qui ne fut pas accueilli, qui n’a même pas pu se trouver en situation d’être accueilli - sauf au paradis écrit Mustafa.

Tragique  est le chemin du paradis de l’exilé.

 AGL

Première publication : https://nle.hypotheses.org/4605, 14 août 2018

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