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Billet de blog 27 mars 2016

Moi qui suis l’exilé / Prends-moi sous tes yeux : Le poète et la veille google

Concordance aléatoire d’une relecture des « Réflexions sur l’exil » d’Edward Saïd, citant Mahmoud Darwich et plus tard dans la journée, de l’ouverture désabusée de veilles google sur les mots clefs migrants/migration/exil. Pourquoi est ce plus insupportable que d'autres jours ? (avertissement : billet d'humeur)

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Concordance imprédictible d’une relecture des « Réflexions sur l’exil » d’Edward Saïd[1] puis plus tard dans la journée du 26 mars 2016, l’ouverture désabusée de veilles google sur les mots clefs migrants /  migration / exil. Dans son texte, Saïd cite Mahmoud Darwich, son compatriote :

Moi qui suis l’exilé

Prends-moi sous tes yeux

Mots magnifiques. Prends-moi sous tes yeux. Regarde-moi, lis-moi. Une adresse et une injonction - celle de voir, d'un regard qui reconnait. Une supplique également, une demande pressante - Reconnais l'exilé.   D’un côté, les mots du poète qui hantent la mémoire, de l’autre les alertes Google machinalement ouvertes comme chaque jour. Elles ne sont pas en cause directement, c’est ce que donnent à voir les informations qu’elles relaient et mettent en liste qui pose question.  

Que voyons-nous ?   Des informations inchangées, toujours-le-même-qui-continue, des termes  tristement passés dans le langage commun de l’actualité migratoire, devenus presque « naturels » : camps, centres fermés, fermeture, évacuation, nombre, crise, flux, frontière.   Pourquoi en ce jour, me parait-il davantage que rien n’est montré, tout opacifié – et l’exilé et la possibilité de voir ? Que ce pseudo-regard, cette cécité nous arrange ?

Prenons d’abord la forme des veilles google, leur présentation sous forme de liste d’inventaire. Informations contradictoires, superposées, incomplètes, partiales, sinon délibérément orientées, liées aux mots clefs et aux heures de publication, mais qui établissent une relation entre sites différents et opinions diverses, dépêches AFP et blog xénophobe l’un après l’autre et partant leur attribue une légitimité semblable, la première renforçant la dernière. Ce qui surgit est un état de l'opinion, une espèce de coupe sociale fabriquée par les informations. L’aléatoire devient imputation de vérité et de réalité – avec de bien tristes corrélations.

Premiers éléments de la veille google du 26 mars.  

web1

  La première annonce est rapportée deux fois, en provenance de L’Express et de Libération, renforçant l’effet de réitération – et un apparent consensus. Tout le monde est d’accord donc, dans les mêmes termes AFP.  Les titres de médias apparaissant en sous-rubrique participent au renforcement de l’effet. L’opinion française – ou de la presse française – parle d’une même voix, dans l’ensemble.  Presque : sous le titre « Après l’accord UE-Turquie : la situation se tend en Grèce » : le début de l’article  rappelle la dénonciation de grandes ONG -  quelques lignes plus bas cependant, contre toute attente, une information perturbe l'annonce précédante, validant paradoxalement l’accord UE-Turque : 

web2

  Le « commerce des passeurs victime » ? Quoi ? Qui sont les victimes ?  Les passants et les passeurs ?  Plus les passeurs que les exilés ?  On aurait pu sourire de cette assertion si elle avait été isolée – mais on se demande tout de même : qui donc concocte de pareils intitulés d’articles ? Qui donc ne voit pas, ou n’a pas peur de voir, l’ambigüité sémantique qu’il contribue à créer, renforcée par la proximité des annonces ? Est-il vraiment besoin de souligner la différence entre les annonces officielles de désengagement du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés, de Médecins sans frontières et de nombreuses autres ONG et « l’impact négatif sur les affaires » des commerçants du petit port de Bademli pour qui les migrants furent une aubaine ?

Le voisinage des dépêches homogénéise les potentielles victimes. Tout le monde est pareil, il y a des victimes partout, et le patron de bar et le survivant des bombardements syriens,  il n’y a plus de vraies victimes. Le procédé avait été employé pour exonérer les soldats soviétiques en Allemagne de l'Est (tout le monde faisait la guerre, tout le monde souffrait). Déplaçons le regard, regardons autre chose, il n'y a plus que de l’anecdotique à voir – et quelques images, toujours les mêmes files d’hommes .  

On peut remarquer qu'à l’inverse les médias ne montrent que rarement la relation causale entre l’état de guerre et exil. Quand donc sur la même page et à même hauteur, les villes bombardées de Syrie et les êtres cherchant à sauver leur vie ? Les massacres du Darfour, si rarement présentés, et les exilés soudanais  de Calais ? Et encore, il s’agit de pays dont les ressortissants peuvent prétendre au droit d’asile… Que savons-nous de la situation en Afghanistan, en Erythrée ? Rien ou à peine, sauf qu’il y a des exilés Afghans et Erythréens dans la jungle de Calais  ou à Norrent Fontes. Nous « savons » sans vraiment voir, sans être capables de se représenter, même partialement. Cette distinction entre cause et effet ouvre le gouffre profond des informations partielles, partiales, incomplètes. La question est celle du niveau de la lisibilité, de l’agencement texte-image, des hiérarchies internes. Haut de page : la "Jungle" de Calais, bas de page : un entrefilet sur les derniers massacres au Soudan ou en Erythrée : la distance avec la ‘une’ agit comme une métaphore de l’exil.   

Ce que l’on voit par contre très bien, ce sont les annonces suivantes, après l’accord UE-Turquie : les migrants indésirables chassés à Choques, à Dieppe, ailleurs encore sur le littoral atlantique. La loi, l’ordre, la sécurité, l’évacuation demandée par les présidents des régions Normandie et de Seine Maritime. Il était déjà difficile de distinguer les vraies victimes des autres, mais ce que l’on nous explique maintenant c’est que certaines victimes sont potentiellement criminelles, en tout cas prêtes à enfreindre la loi, à faire « intrusion » dans le port, à habiter des lieux abandonnés – dont l’un, triste ironie, appartient à la compagnie nationale du déplacement ferroviaire.  Curieusement, ces nouvelles ne comportent plus d’images de personnes  associées, mais des tentes et des barrières, visualisation d'une identité migrante,  d’un espace en peau-de-chagrin,   une peau-de-chagrin à mesure de territoire,  qui se rétracte, s’amenuise, se réduit invinciblement à l’usage , se perd inexorablement. Jusqu‘à disparition ?

Continuons à mettre sous nos yeux. Information suivante : le pape François fustigeant « la constance anesthésiée de l’Europe » 

web3

  L’adresse papale est forte , lors du chemin de croix  :  

«Ô Croix du Christ, nous te voyons aujourd'hui dans les visages des enfants, des femmes et des personnes, épuisés et apeurés qui fuient les guerres et les violences et ne trouvent souvent que la mort et tant de Pilate aux mains lavées».

Pilate ne s’est pas seulement lavé les mains, il a détourné le regard et confié à ses gardes le soin de veiller à l’ordre public sur le Golgotha (dans le langage d'aujourd'hui :  "sécuriser"). C’est un envoyé de la puissance romaine en territoire conquis, essentiellement un homme de compromis, prêt à tout pour maintenir la paix sociale. C’est aujourd’hui la figure archétypale de la lâcheté politique. L’action du chef de l’église catholique elle, est relayée, ses actions sont reprises dans les médias de pays d’Afrique, partiellement ou en majorité musulmans, sans commentaires – toujours la même dépêche AFP. Reprise signifiante. Le chef de la religion catholique a du cran, il faut le dire.   Il a mis sous son regard.

A l’inverse, nous apprend le prochain titre, « Des migrants se convertissent au Christianisme pour rester en Allemagne ». La formulation tendancieuse rend la conversion suspecte, conjoncturelle. Sans foi ni loi, des migrants travestissent leurs opinions et leur foi, abjurent, quand bien même le pasteur loue leur zèle nouveau.  

La suite alterne ethnographie de bazar et délit de solidarité, le sombre écrasant le lumineux. Un chercheur « évoque la tradition de mariage entre cousins ». L’intitulé est sobre, le rapport non évident – mais le site ouvertement xénophobe.  Car la « tradition » convoquée est presque religion : ce qui rendrait l’exilé inadaptable dans le pays d’accueil, c’est une conception patriarcale de la famille.  L’exilé est un Autre majuscule – il n’a rien à voir avec nous.   Ce qui donne, l’une "information" après l'autre, un peu près  ceci : ils font semblant de se convertir au Christianisme pour avoir des papiers de séjour et continuent à se marier entre cousins , ils dégradent les installations ferroviaires et portuaires, n’obéissent pas à la loi et j’en passe , poussent au délit des dames taxi trop bonnes (voir ci-dessous) – avec cela mon bon monsieur, où va-t-on, tout fout le camp.

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Ces opinions du café du commerce virtuel pourraient ne susciter qu’un haussement d’épaules si elles n’étaient si répétitives, si impensées dans leurs connotations. Nous nous habituons à leur retour quotidien, jour après jour, comme nous nous habituons aux images de camps, à Calais, Idomeni ou ailleurs, où des êtres vivent dans la misère et la saleté, entourés de déchets  - c’est un vieux classique, les étrangers amènent les rats, abiment et détériorent les biens d’autrui – y compris les champs boueux. Elles deviennent « naturelles », essentialistes – c’est comme cela que seraient « les migrants », dans un pluriel paradigmatique.

Je m'arrête,  effrayée par ce que ces « nouvelles » , par ce qu’elles apportent avec elles, dissimulé en arrière-plan – cela je le reconnais. Je supprime la liste d’alerte, je la fais disparaitre dans la poubelle des informations. Je sais pourtant que je ne m’en tirerai pas ainsi, qu’elle reviendra demain, et encore après.

Comment désigner ce qui se dessine ainsi, jour après jour, dans une forme d’indifférence et d’indulgence sémantiques ?  La confusion des mots et des images, des effets et des corps, la disparition des individus, des voix particulières. La mise hors du regard, ou plus exactement encore, un regard porté au-dessus, vers d’improbables horizons heureux.  Le contraire de prendre sous les yeux.

Je n’ai qu’une certitude dorénavant : il faut, parfois, débrancher les alertes, et décider de répondre directement à l'injonction du poète - lui seul capable de mettre au jour un noyau commun :  

Moi qui suis l’exilé

Prends-moi sous tes yeux

Où que tu sois, prends moi

Rends-moi la couleur du visage et du corps

La lumière du corps et des yeux

(…)

 Mahmoud Darwich, Rien qu’une année, traduction A. Laâbi, Minuit 1983


[1] (Mahmoud Darwich, Rien qu’une année, traduction A. Laâbi, Minuit 1983, cité par Edward Saïd, Réflexions sur l’exil , Actes Sud 2008 : 247)

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