Ces pays que j'aime et qui s'effondrent

De ces deux petits pays, il est des histoires fiévreuses. Il y a eu les heures de gloire : des industries marchandes qui envoyaient tout droit dans la bouche de l'Europe l'acier et le charbon. Mais le monde a changé, les industries ont fermé. Les cimetières cévenols ne sont plus entretenus et les prairies normandes deviennent plates comme betteraves et céréales. Est-ce la fin de l'histoire ?

Des territoires oubliés ?

De ces deux petits pays qui ont compris mon cœur, il est des histoires fiévreuses.

Les Cévennes, davantage qu'une région, furent la contestation même de la symbolique de l'État nation : terres à la fois d'exil et d'accueil, elles ont inscrit du sceau de leurs montagnes ce que certains appellent la résistance. Des communautés protestantes venues trouver dans les vallées et les cavernes un havre religieux, des enfants juifs, lorsque l’enfer frappera l’Europe, cachés dans les auberges de crêtes, aux récents néo ruraux fuyant les prisons du capitalisme, l'habiter cévenol semble s’être construit autour de la liberté. La liberté de se dédouaner de ce qui parait être établi, la liberté de réinventer les identités individuelles et collectives, la liberté d'écrire soi-même les histoires de sa vie. 

Le Cotentin, quant à lui, a le corps frappé par les brumes et les nuages des siècles passés. La guerre a marqué en de larges cicatrices un pays qui avait pourtant su trouver un équilibre entre terres et mers. Châteaux, manoirs, centres des villages, furent détruits. Les bords de plage sont parsemés d’anciens bunkers qui tranchent avec les parterres fleuris des villages marins évoquant aux promeneurs des sculptures d’un monde ancien. Ceux qui restent ne sont pourtant pas en marge, profitant d'une vie sous les vents épicés des marées, sous les ombres fraîches des hortensias, et sur les pelouses fleuries des prairies marqués par les vents secs du littoral.  La poésie des paysages du Cotentin inspira sans surprise des poètes, Jacques Prévert y finira sa vie. Depuis sa tombe qui surplombe la falaise, le regard se perd dans l’immensité de la manche. Par-delà les mers, se trouve un idéal peut être dont seul le rêve est porte d’entrée. Est-ce ce rêve qui lui inspira l’un de ses plus beaux vers : « Un seul oiseau est en cage et la liberté est en deuil » ?

Le Cotentin comme les Cévennes ont essayé de suivre à couteaux tirés les cycles du progrès. Il y a eu les heures de gloire : celles des industries marchandes d’Alès et de Cherbourg qui envoyaient tout droit dans la bouche des pays européens l'acier et le charbon. Mais voilà, le monde a changé, les industries ont fermé. Trop ruraux, trop enclavés, les petits pays sont marqués par des torrents de pleurs et de chagrins : des lieux marginaux où les opportunités et les espoirs semblent manquer. Les jeunes partent, attirés davantage par la gloire des villes qui s’inventent par l’international. A vouloir s’évader ils en oublient trop souvent que leur existence est liée à une terre et aux fantômes qui ont su la porter. En dehors des métropoles, les mondes ne se font plus. Les cimetières cévenols ne sont plus entretenus et les prairies normandes deviennent plates comme des champs de betteraves, uniformes comme des plaines de céréales.

Que l’histoire ne se répète pas !

Il y a cinquante ans, le sociologue Henri Mendras écrivait dans des chapitres poignants « la fin des paysans » et la dissolution des valeurs sociales que ces derniers portaient. Vivons-nous aujourd’hui la fin des territoires ? Car dans ce monde où tout doit aller fort et vite, dans ce monde qu’est maintenant le nôtre, chaque territoire doit être plus puissant que le voisin, plus attractif que la capitale. Encouragées par les pouvoirs publics qui piétinement sur l’autel de la compétitivité, la diversité dont les territoires sont l’héritage, les métropoles sont des villes royaumes détruisant la liberté de chacun à vivre de manière juste et libre dans le territoire qu’il a choisi. Car construire l’habiter sur l’accélération, c’est laisser nécessairement sur le bas-côté toutes les entités qui ne peuvent ou ne veulent suivre cette vitesse : les villes de vallées qui se méritent par le dédale de petites routes entrelacées, les villages et hameaux où s’inventait alors une paysannerie solidaire, le front de l’Est qui voit ses populations partir pour les chaleurs de l’Ouest, les régions forestières ultra périphériques où l’hiver se fait long et rudes. Tous ces petits pays – pourtant magnifiques à qui sait observer - sont aujourd’hui marqués par le sceau de la subalternité.

Comment vivre dans un territoire qui nous prive ? Comment vivre dans un territoire où l’absence sacrifie la présence ? Comment vivre dans un territoire où les cartes de l’économie monde ne font qu’apparaitre des chemins noirs et des bosquets interdits ?

Les espoirs qui se lèvent

Je crois souvent que j’aime profondément ces territoires. Lorsque j’ai l’occasion d’y séjourner, les petites rencontres, ordinaires, laissent présager un renouveau extraordinaire. Car lorsque la nuit recouvre le pays, le silence est pourtant habité. Aux creux des vallées, dans des villages autant protégés qu’ils sont perchés sur des hauteurs infranchissables, l’espoir renaît. Des individus engagés se lèvent, bien décidés à brandir de nouveau les emblèmes d'une fierté depuis trop longtemps oubliée : celle de la diversité. En misant sur les spécificités de chaque territoire, sur les histoires entrelacées entre nature et culture qui fondent le caractère de chaque lieu, sur les mythes et les talents qui composent le profond de chaque intimité, ces citoyens construisent des montagnes. Ils sont assez comédiens pour déployer des caravanes sillonnant les villages, assez conteurs pour crier à raison que leur pays mérite d’être vécu, assez peintre pour réinventer le tissu paysager dont ils sont les héritiers, assez sages pour construire eux-mêmes des politiques de solidarité qui dépassent bien souvent les frontières administratives que les états tendent à imposer. Inventant par eux-mêmes leur trajectoire de développement, se réappropriant en creux les espaces délaissés de la république, cette énergie citoyenne questionne la place de l’Etat nation. Ce dernier n’est-il pas dépassé pour penser aujourd’hui un monde juste et libre ? N’est-il pas obsolète pour penser enfin la diversité ?  Dans ces villages qui disent non à l’hégémonie étatique, une émotion bouleverse l’observateur : ici, il est vital de construire de la proximité. Une proximité entre humains d’abord, une proximité entre humains et non humains ensuite, les couleurs d’un territoire et les liens de solidarités comme seul horizon.

Par endroit, le châtaignier cévenol redonne son bois, et les marées invitent, sous les couchés de soleil normands, à une poésie contemplative. Par endroit l’espoir revient. L'espoir c'est bien non ? L'espoir ça peut construire des pays. En ces heures de fin du grand débat national, dans les couloirs sombres des ministères, la France saura-t-elle écouter ces voix profondes ? La France sera-t-elle capable un jour, d’abriter enfin et pour toujours plusieurs mondes ?

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