Qu'est-ce que les animaux vont penser de moi ? Réponse à Paul Ariès

Dans une récente tribune, le politologue Paul Ariès a pourfendu d’une main de fer le mouvement végan. Si certains propos végans sont certes radicaux, et doivent être condamnés, l’argumentaire de Paul Ariès omet de replacer le débat là où il se situe pourtant : au cœur d’une fabrique de liens renouvelés entre nature et culture.

Dans une récente tribune, le politologue Paul Ariès a pourfendu d’une main de fer le mouvement végan. Les qualifiants de « mensonger », de porter dans l’espace public « des idéologies funestes », la plume de l’auteur n’hésite pas à marginaliser, si ce n’est insulter, les personnes qui se disent aujourd’hui représentées par le mouvement. Si certains propos végans sont certes radicaux, et doivent être condamnés, l’argumentaire de Paul Ariès omet de replacer le débat là où il se situe pourtant : au cœur d’une fabrique de liens renouvelés entre nature et culture. Dans cette tribune, nous souhaitons dépasser la polémique pour enrichir le débat d’une profondeur conceptuelle. L’immense majorité des personnes qui composent le mouvement végan sont des personnes modérées, aimant les animaux et vivant avec eux. Leur argumentaire s’articule autour d’une éthique à deux muses : une considération portée aux non humains, et un humanisme enrichit d’une connaissance renouvelée. C’est sous ce sceau que je place les réflexions qui suivent. Je rappelle qu’au-delà d’être « indispensables au débat public », le mouvement végan permet d‘aborder de front un non-dit, devenu bien trop pesant en société : le silence des animaux.

Yeux dans les yeux : qu’est-ce que les animaux vont penser de moi ?

S’il y a un chef d’œuvre de science-fiction qui devait être placé dans les mains de tous les écoliers, ce serait incontestablement le livre de Pierre Boulle « La planète des singes ». Un roman qui bouleverse violemment. Un roman qui imprime au cœur une cicatrice. Un journaliste parti en voyage sur une étoile lointaine est pris au piège d’une planète où les singes sont en maître et place de l’homme. Tout au long du récit, l’auteur invite le lecteur à se questionner sur l’instrumentalisation  des animaux en société : dans un zoo la cage a toujours deux côtés…

Ecrit en 1963, le livre de Pierre Boulle n’a jamais été autant d’actualité. Aujourd’hui encore rien n’a changé. Les animaux sont toujours majoritairement étudiés aux seuls rythmes de leurs mécanismes biologiques, sont classés aux seuls dires de leurs morphologies, sont pensés aux seuls tenants de leurs subalternités. Pourtant, des études récentes en anthropologie, en éthologie ou en philosophie montrent, à qui sait observer, que les animaux sont loin d’être de seuls entités biologiques : comme l’évoque dans son œuvre la philosophe Corine Pelluchon, ils sont doués d’une pluralité de compétences, ils composent avec une singulière agentivité. Nous savons aujourd’hui que les corbeaux pleurent leurs détresses lorsqu’un de leur proche se meurt. Nous savons que les castors modifient les cours d’eaux lors de la construction de leurs remparts et foyers. Nous savons que les grands singes apprennent à se soigner de maux et blessures grâce à une fine connaissance de leurs forêts ancestrales. Nous savons que les dauphins ont une mémoire à faire pâlir les plus grands penseurs et que les fourmis construisent des sociétés à très hauts niveaux d’organisation. Toutes ces caractéristiques sont le propre d’un apprentissage, sont le propre de codes sociaux particuliers, en deux mots sont le propre d’une culture. Chaque être, comme le rappelle Michel Serre, est en mesure de recevoir, stocker, traiter puis retransmettre de l’information. Chaque être écoute, chaque être demande à être écouté.

Ce qui est certain, c’est que mieux comprendre les animaux, à travers leurs singularités, à travers leurs intelligences, ne peut qu’enrichir les connaissances et les perspectives de l’humanité. Pourtant, depuis plusieurs siècles, les sociétés occidentales sont sourdes à ce que les animaux ont à dire. Face à leurs capacités à créer des communautés et à fabriquer des mondes qui leur sont propres une question tremblante se pose alors : l’élevage à des fins alimentaires, participe-t-il à l’émancipation des animaux ou leur aliénation ?

Une dualité qui a la dent dure

Au fond, le débat végan s’enracine dans des profondeurs historiques et conceptuelles qui dépassent de loin la seule actualité politique. Il est en grande partie une réponse à une pensée héritée du siècle des lumières : celle de la dualité entre nature et culture qui définit la totalité des façons d’être et d’agir de nos sociétés. Selon cette pensée, les humains alors seuls êtres doués de conscience, sont en position de légitimité pour orchestrer le monde. Ce faisant, tout autre être est instrumentalisé à des fins de progrès social et de développement économique. Depuis plusieurs siècles les animaux sujets sont devenus objets.

Cette dualité a pour conséquences de déconnecter les humains des territoires, de déconnecter les humains des cycles de la vie et de participer en grande partie à l’érosion de la biodiversité. La sociologie des modernes nous apprend que les flux sociaux et économiques sont régis aujourd’hui par les lois de l’accélération : existe celui qui va plus vite que le voisin. Cela débouche sur une concurrence territoriale, une concurrence entre humains, une concurrence entre nations, qui laissent sur le bas-côté tous ceux qui ne peuvent ou ne veulent suivre cette vitesse. Les non humains, qui s’inventent par des temporalités qui diffèrent des nôtres, sont les premiers à souffrir de ce schéma imaginatif. Certains insectes ne vivent qu’un jour. A contrario, des arbres plusieurs fois centenaires observent, du coin de leurs branches, les grandes épopées de l’humanité. La dualité entre nature et culture, en plaçant dans l’angle de la subalternité la pluralité des façons d’être et de vivre, véhicule des formes de violence entre l’humain et le reste du monde, limitant d’autant les aspirations des sociétés à l’altérité.

En proposant un argumentaire qui cherche - à défaut peut-être de la dépasser - à réguler la dualité entre nature et culture, la cause végan semble structurelle à l’écologie. Sauf que contrairement aux approches environnementalistes, travaillant la biodiversité à travers des faisceaux d’indicateurs, la cause végan l’aborde à travers le prisme éthique. Deux approches qui se complètent davantage qu’elles ne s’opposent : alors que la première récense les évolutions des populations, l’autre travaille la place à accorder aux animaux en société. Fabriquer de nouvelles coexistences entre nature et culture, ce n’est pas simplement coexister, c’est également établir les règles de cette coexistence.

Vers une écologie relationnelle

Ainsi, les détracteurs du monde végan s’arrangent d’un argumentaire trompe l’œil en déplaçant le débat vers ce qu’il n’est pas. La question végan n’est pas agricole, elle est avant tout ontologique ! Sa force réside dans sa capacité à questionner les agencements entre humains et non humains. Travailler de nouvelles rencontres entre ces deux mondes, susceptibles d’offrir un apprentissage réciproque, permet de réécrire les récits territoriaux. Dans les écrits de Claude Levi-Strauss et de Philippe Descola ressort de la compréhension des sociétés, un fort sentiment d’interdépendance aux autres et aux territoires. Ce qui a toujours rapproché les sociétés de la nature, c’est sans aucun doute un enclin commun à la vulnérabilité. Humains comme non humains, survivent et s’émancipent par la rencontre et par les collaborations qui en émergent. Ces collaborations inter-spécifiques ont toujours été l’autre loi de la jungle, elles façonnent la diversité des structures culturelles et naturelles.

Cette diversité n’a de cesse de s’effriter face aux dynamiques imposées par les sociétés occidentales. Des dynamiques que la tribune de Paul Ariès peine à remettre en cause. L’écologie à inventer demain est une écologie d’équilibre, une écologie qui repense le lien aux autres, qu’ils soient humains ou non humains. Si cette écologie à naître peut s’inspirer des enseignements des vieux sages, elle doit également s’affranchir en partie de la tutelle des anciens. Inventer un monde harmonieux entre nature et culture, ce n’est pas se diriger vers un univers passé, y compris dans le monde agricole, c’est fabriquer les normes d’un monde nouveau qui ne demande qu’à émerger. Et c’est peut-être en cela que le mouvement végan apparaît pertinent. Sans affirmer pour autant qu’il apporte les réponses adéquates, il a l’honneur de ne pas fuir la responsabilité commune de devoir aujourd'hui penser avec les animaux.

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