En Marche contre la pensée

D’années en années, les libertés publiques se réduisent. On ne compte plus les rapports des défenseur.e.s des droits qui ont terminé à la poubelle des différents gouvernements. Désormais, c’est la pensée même qui fait l’objet de répression.

 

Aujourd’hui en France, des enfants de 10 ans sont tirés de leur lit à 7 heures du matin par une escouade de policiers cagoulés et armés jusqu’aux dents. Des enfants de 10 ans passent la journée entière en garde-à-vue pour une affaire qui se dégonfle ensuite. Des enfants de 10 ans n’osent plus retourner dans l’école qu’ils aimaient, ne dorment plus la nuit, ou se remettent à faire pipi au lit. Pourquoi? Parce que ces enfants de 10 ans ont répondu avec toute la maladresse de leur âge à un débat sur le meurtre de Samuel Paty.1 Aujourd’hui en France, l’éducation nationale ne permet plus le débat serein entre ses élèves. Elle les jette en pâture aux lions, alors qu’elle aurait dû continuer le dialogue et l’encadrement avec eux, les faire douter, se questionner sur leurs phrases et les accompagner en les protégeant.

Aujourd’hui en France, une secrétaire d’état de la République jette l'opprobre et la suspicion sur la Fédération des Centres Sociaux et Socioculturels en demandant à ses services d’ouvrir une enquête à leur encontre. Une secrétaire d’état foule du pied les principes mêmes de l’éducation populaire que sont l’émancipation par la déconstruction des pensées toutes faites et le développement de l’esprit critique. Pourquoi ? Parce que cette secrétaire d’état n’a pas apprécié que des jeunes fassent part de leur ressenti intime et profond. Parce que ces jeunes avaient l’impression que la laïcité était souvent dévoyée en France pour porter atteinte à une seule religion, l’Islam. Parce que ces jeunes ont osé dire qu’ils étaient victimes de racisme, d’islamophobie ou même, “expression interdite”, de violences policières.2 La Secrétaire d’Etat de la République n’avait aucune obligation d’être d’accord avec eux, mais au lieu de débattre et de confronter, elle a préféré clore en chantant faux la Marseillaise et ouvrir une enquête pour…. pourquoi au juste ? Punir ?

Aujourd’hui en France, les universitaires sont menacés de censures par la nouvelle Loi Programmation Recherche qui pose en principe que « les libertés académiques s’exercent dans le respect des valeurs de la République »3. Les universités sont pourtant censées être le lieu du débat, de la confrontation. Qui jugera du bon respect des valeurs de la République, de ces futurs travaux ? Le Ministère ? Présidé par un Jean-Michel Blanquer qui déclare ouvertement la guerre à un monde universitaire qu’il accuse d'islamo-gauchisme4 ? Un sociologue qui, demain, montrerait l’existence de racisme systémique ou encore de violences policières serait dès lors taxé d’être antirépublicain et interdit d’exercer ? En son temps Manuel Valls disait déjà en avoir assez des "excuses sociologiques”. Demain cette science sociale, la sociologie est-elle amenée à être criminalisée ?

Aujourd’hui en France, pour continuer de nier les violences policières malgré l’abondance d’études, de témoignages et de preuves qui les démontrent, on s’apprête à empêcher de filmer les policiers en direct et à pénaliser la diffusion de leurs images, portant gravement atteinte à la liberté de la presse entre autre5.

Aujourd’hui en France, on s’apprête donc à criminaliser la pensée, depuis l’enfance jusqu’à l’âge adulte. Aujourd’hui en France, être un enfant qui se trompe est criminel, qui est maladroit est suspect. Aujourd’hui en France s’intéresser à l’intersectionnalité, défendre la laïcité telle qu’elle a été écrite, c’est-à-dire protectrice et non excluante, lutter contre l’islamophobie ou contre les violences policières est suspect et jugé contraire aux Valeurs de la République.

Est-ce à dire qu’il faudrait que tout le monde soit d’accord ? Non. Bien entendu. Le dissensus est au cœur de notre démocratie. C’est le droit de certain.e.s de nier les luttes intersectionnelles, les violences policières, l’islamophobie ou de souhaiter une Nouvelle Laïcité plus agressive (comme le Printemps républicain). Cette diversité d’opinion est primordiale.

Il n’est pas ici question de dire que la liberté d’expression devrait-être totale. Il est normal que la loi la régule sur un certain nombre de points. Mais ce n’est pas de ça qu’il s’agit ici. Il s’agit de l’exclusion d’une forme d’expression, non pas sur la base de la loi, mais sur celle de la morale, ainsi que sur celle du refus du débat politique et de la diversité des opinions.

Aujourd’hui en France, une façon de penser devient coupable et le gouvernement souhaite obtenir par la force un consensus. Qu’est-ce que cela dit sur l’état de santé de notre démocratie? Des choses inquiétantes assurément.

Aussi, aujourd’hui, j’ai peur.

 

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1 BONNET François, “Apologie du terrorisme: les familles d’Albertville disent leur stupéfaction”, Mediapart, 09/11/2020
2 GRZYBOWSKY Laurent, “À Poitiers, dialogue de sourd entre les jeunes et leur secrétaire d’État”, La Vie, 30/10/2020
3 BERKAOUI Helena “Recherche : un amendement du Sénat suscite la colère du monde universitaire”, Public Sénat, 30/10/2020
4 LE NEVE Soazig, “Polémique après les propos de Jean-Michel Blanquer sur « l’islamo-gauchisme » à l’université”, Le Monde, 23/10/2020
5“Filmer des policiers, un droit démocratique”, Le Monde, 07/11/2020

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