Au mépris de toute décence, certains ont cru bon, dans les heures qui ont suivi l’assassinat des membres de la rédaction de Charlie Hebdo, d’affirmer que nous serions désormais en guerre. Une telle posture n’est pas seulement contraire au respect que nous devons aux victimes. Elle l'est aussi à la raison. Car en appeler à une logique guerrière c’est en appeler à la perpétuation de la situation qui a permis ce crime. Quel que soit leur parcours, ses auteurs sont les enfants monstrueux de la guerre contre le terrorisme décrétée en 2001 et qui n’a depuis jamais pris fin. Et s’il est un sursaut auquel la tuerie du 7 janvier nous convie, c’est bien un sursaut humaniste et républicain pour enfin rompre avec le cycle infernal de la terreur qui fut alors initié.
Tous ceux qui cherchent véritablement à comprendre le phénomène auquel nous sommes confrontés le savent pertinemment : il n’est pire réaction que celle consistant à ajouter à la terreur du crime la terreur d’une répression brutale, aveugle et hégémonique. Avec l’échec tragique de l’antiterrorisme guerrier au moyen orient et en Afghanistan, plus personne ne peut aujourd’hui ignorer ce vers quoi nous entraîne cette surenchère belliqueuse que certains appellent de leurs vœux : chaque attentat devient le prétexte à l’extension démesurée du pouvoir répressif, frappant de façon arbitraire un nombre croissants d’individus dont la seule appartenance réelle ou supposée à une communauté culturelle fait d’eux des suspects ; et cela ne contribue qu’à élever le niveau de radicalisation et la capacité de recrutement des groupes visés et donc le risque d’attentat, qui à son tour induit l'aggravation de la répression...
Non seulement cette spirale meurtrière sans fin nous éloigne de cet Etat de droit au nom duquel on prétend combattre mais elle a également pour effet d’amoindrir significativement l’efficacité de la réponse strictement policière et judiciaire aux crimes terroristes. Car élargir la notion de terrorisme à un nombre indéfini de comportements ne peut que contribuer à l'affaiblissement de la capacité des services de police à détecter en temps utile les projets criminels avérés. L'exemple de l'entreprise terroriste individuelle introduit par la loi du 13 novembre 2014 est à cet égard édifiant : étendre la lutte antiterroriste au moindre délit commis par un désaxé citant "Allah", comme ce fut le cas dans plusieurs faits divers lourdement médiatisés en fin d’année, détourne sinon l'attention du moins l'énergie des services spécialisés, qui ne peuvent plus consacrer l'attention suffisante aux activités vraiment préoccupantes. Les auteurs de l’assassinat de Charlie hebdo étaient semble-t-il connus des services anti-terroristes. Peut-être auraient-ils pu les surveiller plus étroitement s’ils n’avaient pas été mobilisés par des instructions ministérielles invitant à voir dans chaque auteur de délit un terroriste en puissance.
Répondre à ce crime odieux par une nouvelle batterie de mesures liberticides c’est marcher main dans la main avec leurs auteurs. Ce n’est pas de plus de répression dont nous avons besoin mais d’une meilleure répression, qui concentre ses moyens sur les faits véritablement criminels, sur les projets de meurtre et non sur les déclarations d’intention. Une politique pénale rénovée qui cesse d’être l’unique réponse apportée aux attentats mais l’une des composantes d’une approche politique globale qui dissocie sans aucune ambiguïté les activités barbares de groupuscules criminels et les cultures dont ils osent se réclamer. L’islamophobie ambiante contribue au moins autant que la propagande criminelle sur internet à alimenter la rhétorique de la guerre des civilisations qui nourrit de tels crimes. Il est plus que temps de lui opposer, dans les mots comme dans les actes, le dialogue des cultures. C’est l’un des plus beaux hommages que nous pouvons rendre aux victimes.