S'immuniser

Il est plus que jamais nécessaire de souligner à quel point le capitalisme autoritaire qui nous sert de boussole depuis des décennies est directement à l’origine de la crise sanitaire et d’opposer à la fuite en avant qui s’annonce une réponse fondée sur l’approfondissement radical de la démocratie.

Bien sûr, on peut toujours rêver que la crise que nous traversons soit l’occasion, pour les classes dirigeantes, de prendre conscience de la nécessité de changer de fond en comble notre modèle de société. Pourtant, il suffit de jeter un œil distrait aux mesures adoptées en France pour lutter contre la propagation du virus pour mesurer à quel point les tenants du néolibéralisme entendent jouer à plein de l’effet d’aubaine suscité par la crise sanitaire pour accentuer encore un peu plus les politiques qui nous y ont directement conduit.

D’abord, en posant les jalons d’une relance économique fondée sur l’aggravation de l’exploitation du monde et de ses habitants, ainsi qu’en témoigne, entre autres, les restrictions apportées des droits des salariés, lesquelles vont bien au-delà de ce qui est nécessaire au dépassement de la crise. Ensuite, en donnant libre cours à leur passion autoritaire, ce dont témoignent l'institution de l'état d’urgence sanitaire, qui permet au pouvoir exécutif de prendre des mesures restrictives de liberté dont la nécessité et la proportionnalité sont loin d’être suffisamment garanties, la prolongation sans débat de toutes les détentions provisoires en cours ou encore, le fantasme d’un contrôle numérique de la population.

Il est donc plus que jamais nécessaire de souligner à quel point les deux facettes indissociables de ce capitalisme autoritaire – que constitue en réalité le « néolibéralisme » – sont directement à l’origine de la crise. Et, en conséquence, d’opposer à la fuite en avant qui s’annonce une réponse radicalement différente, fondée sur l’approfondissement de la démocratie, qu’il s’agisse du renforcement de nos droits économiques et sociaux, de la solidarité et de la liberté de tous et de toutes.

Contre l’hystérie mercantile, une vraie démocratie économique et sociale 

L’épreuve que nous traversons a au moins le mérite de nous rappeler que, dans une société qui se veut démocratique, la garantie effective de nos droits fondamentaux et en particulier de nos droits économiques et sociaux ne saurait être une option. Aux sources de la pandémie, il y a d’abord la méconnaissance du droit à un environnement sain. Nous savons que les principales causes de transmission de nouveaux virus sont la destruction de la biodiversité sous l’effet de l’agriculture industrielle et de l’urbanisation incontrôlée et l’élevage industriel et ses conditions sanitaires désastreuses. Si nous ne rompons pas immédiatement avec la logique mortifère de l’agriculture industrielle et des grands projets inutiles, combien de virus plus dangereux encore seront demain libérés par la destruction des habitats naturels ?

Plus largement, on sait aussi qu’à côté des personnes très âgées, l’écrasante majorité pour ne pas dire la totalité des individus exposés à la forme potentiellement létale du virus souffrent d’un état de santé dégradé par un environnement qui ne l’est pas moins (pollution atmosphérique, pesticides, malbouffe,…). Là encore, seul le plein respect du droit à un environnement sain, qui inclut le droit à une alimentation de qualité, sera de nature à renforcer notre capacité à résister à de tels périls. 

Sans mésestimer sa gravité intrinsèque, nous savons enfin que si l’épidémie de coronavirus s’est transformée en véritable crise sanitaire, cela tient essentiellement à la dégradation significative de notre système de santé, consécutive à sa marchandisation néolibérale. C’est pourquoi seul le renforcement de notre droit à la santé sera demain de nature à prévenir la survenance de telles crises. Il y a urgence à rompre avec des décennies d’errements en garantissant à tous et toutes l’accès inconditionnel aux soins ; en rétablissant sur l’ensemble du territoire un service public de santé digne de ce nom, par le renforcement de la médecine de ville, des maisons de santé et, bien sûr, de l’hôpital public ; en investissant massivement dans la recherche publique pour la libérer des exigences de profitabilité de l’industrie pharmaceutique et lui permettre, notamment, d’anticiper la survenance de nouveaux virus ; en garantissant la sécurité de nos approvisionnement en médicaments et matériel de santé.

Contre l’hystérie concurrentielle, la solidarité

Cette crise est également l’occasion de se souvenir que la solidarité est vitale pour la pérennité de toute communauté humaine. Alors qu’en privant d’accès aux soins des millions de personnes, la marchandisation de l’assurance maladie est directement à l’origine de la propagation de l’épidémie, seul le renforcement du droit à la sécurité sociale nous permettra à l’avenir de lui opposer une réponse efficace, pour un coût économique et social infiniment moindre. Il y a urgence à garantir à tous et toutes une couverture universelle, publique. Plus fondamentalement, l’idéologie néolibérale, en promouvant une société inégalitaire, violente et égocentriste a constitué un puissant vecteur de l’épidémie. Que l’on pense à se protéger au détriment des autres ou, au contraire, qu’on s’abstienne des mesures de prophylaxie efficaces, on contribue à diffuser la maladie. Pour endiguer une épidémie, protéger les autres est aussi important que de se protéger.

L’exigence de solidarité est au moins aussi forte au niveau international. La crise met cruellement en lumière la vanité mais aussi la dangerosité de toutes les fermetures de frontières. Sauf à envisager un confinement perpétuel de la population mondiale en forme de grand suicide collectif, les virus continueront de circuler librement entre les territoires comme en leur sein. Nous avons donc tout intérêt à mettre en place une politique volontariste de coopération sanitaire entre les Nations, en commençant par l’échelle européenne, afin de mutualiser informations et ressources. Il est évident que l’absence de toute solidarité dont nous avons fait preuve à l’égard de l’Italie n’a fait qu’aggraver la crise sanitaire chez ses voisins. Seule la mise en place d’une véritable politique de santé publique européenne et mondiale nous permettra demain de faire face sereinement au risque de pandémie.

Contre la tentation autoritaire, le droit à la liberté et à la sûreté

Alors que les (nombreux) tenants de la tradition autoritaire de notre culture politique voudraient profiter de la crise actuelle pour mettre un terme définitif à la démocratie honnie, il faut souligner que l’autoritarisme a directement contribué à sa survenance, en générant la plus grande opacité quant à la réalité et la gravité de l’épidémie, non seulement en Chine mais également en France et en Europe. Le culte du secret et la morgue technocratique qui caractérisent à l’envi la gestion de la crise sont à l’origine de comportements qui, soit par déni de la menace, soit par réaction excessive à celle-ci, ne peuvent que favoriser la diffusion de l’épidémie. Une situation qui ne peut guère être corrigée par le rôle des médias, dont la marchandisation néolibérale les a placés dans l’incapacité structurelle d’informer : tout à leur quête de la plus grande audience, ils ne font que rivaliser dans la communication la plus anxiogène. A rebours de toute tentation autoritaire, seule la garantie effective du droit à l’information, tant auprès des pouvoirs publics que par le truchement de la presse, pourra nous permettre demain de mobiliser la population en temps utile.

En réalité, ce n’est pas la soumission aveugle aux pouvoirs publics qui, en Asie comme en Europe, permet le respect des mesures de prophylaxie indispensables pour endiguer l’épidémie, mais bien le civisme des citoyen-e-s. Or celui-ci ne se décrète pas : il suppose au contraire le plein respect des droits et libertés de chacun. Sauf à placer un agent de police devant chaque immeuble, c’est en dernier ressort la conviction – et donc la garantie – que les restrictions de liberté considérables que nous devons consentir sont nécessaires et proportionnées qui permet la bonne mise en application de ces mesures.    

C’est donc au renforcement concret de l’Etat de droit et à la démocratisation de nos institutions que nous devons œuvrer si nous voulons demain être véritablement résilient-e-s face aux crises sanitaires. La liberté, l’égalité et la fraternité sont des mots d’ordre autrement plus mobilisateurs que la rhétorique guerrière que nos « représentants » ânonnent jusqu’à la nausée.

 

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