Elements pour un sursaut progressiste (II) : du Marxisme, tendance Groucho

Alors que l'espace public demeure saturé par les obsessions réactionnaires de la classe dirigeante, entre confinomanie et islamomanie, il est urgent de retrouver l'art de la dérision comme arme politique.

Certes, il est toujours aussi difficile de mettre ses pas dans ceux du Hobbit. Plus que jamais, l’espace public demeure saturé par les obsessions réactionnaires de la classe dirigeante. Au délire confinomaniaque des uns répond la logorrhée islamomaniaque des autres, et bien rares sont les friches où s’exprime encore le goût de la démocratie et de la raison. Face à un tel déferlement, maintenir le cap du progressisme sans céder à l’accablement et au fatalisme peut sembler une gageure. Mais pour empêcher les représentations obscurantistes de lier nos cœurs et nos mains, nous disposons d’une ressource aussi inépuisable qu’insoupçonnée : le rire. Ou, plutôt, l’art de la dérision, c’est-à-dire la capacité à pointer le ridicule dans chaque situation et en particulier dans les gestes et les postures des « puissants » de ce monde – pour mieux les retourner comme des crêpes.

Il est toujours frappant de constater à quel point le discours critique peut parfois contribuer à donner aux basses manœuvres des promoteurs des politiques publiques oligarchiques et autoritaires l’image d’une machine implacable, parfaitement huilée, contre laquelle même la foi militante la plus écarlate finit par s’épuiser. Devant les problèmes bien réels posés par le développement des techniques de surveillance que permet l’informatisation à tous crins de notre vie sociale, qui n’a jamais cédé à la vision d’un Léviathan numérique embusqué derrière le moindre de nos objets, derrière le moindre de nos gestes ? Face à l’attachement hystérique de nos « élites » à la financiarisation cannibale de notre système économique, qui n’a jamais cédé à la vision tentaculaire d’un pouvoir financier tout puissant ? Face à la propension de nos gouvernants à se saisir des tragédies bien réelles que produit la criminalité terroriste pour donner libre cours à toutes leurs passions punitives, qui n’a jamais frémi devant l’image d’un monstre répressif insatiable et indomptable ?

Mais quand la technolâtrie épouse la technophobie, quand l’attention critique tourne à la fascination morbide, quand la représentation de la puissance de l’ennemi le confirme dans son hubris le plus délirant, nous contribuons en réalité à construire les monstres que nous souhaitons combattre. Surtout, nous manquons sinon l’essentiel, du moins une large partie du tableau : le caractère profondément contingent, irrationnel et désordonné de l’action de nos supposés « dirigeants ». Le fait qu’au-delà de la mise en scène narcissique et largement publicitaire de leurs exploits, au-delà de leur soumission plus ou moins assumée au lobby des différentes forces du capitalisme et de l’autoritarisme, leur maîtrise du cours des choses n’est généralement pas plus poussée que celle d’un lapin en cage. En un mot, le caractère profondément ridicule de leur agitation.

Plutôt que de faire crédit au locataire de l’Elysée de sa prétention à un exercice « jupitérien » du pouvoir, plutôt que de pousser l’obsession pour sa personne jusqu’à rebaptiser de son nom notre beau pays, pourquoi ne pas se le représenter pour ce qu’il est vraiment : un petit garçon chevauchant un tricycle poussé par quelque gros banquier bedonnant mais qui s’efforce pourtant d’imiter très sérieusement le bruit d’un moteur de mobylette ? Plutôt que de concéder aux acteurs de la finance leur prétention à la conduite des affaires du monde, peut-être faudrait-il commencer par les dépeindre sous les traits d’un aréopage de joueurs maladifs et cocaïnomanes, tremblant à l’idée que quelqu’un ne ferme le casino. Et plutôt que de voir la main implacable d’un pouvoir répressif omnipotent et omniscient derrière chaque intervention de police, peut-être faudrait-il commencer par prendre la mesure d’une administration laissée à elle-même par une classe politicienne tremblant à l’idée qu’on découvre son incapacité pathologique à comprendre le phénomène délictueux.

Bien sûr, mettre à jour le ridicule des classes dirigeantes n’ôte rien aux dégâts qu’elles causent et aux menaces qu’elles portent. Les frères Dalton sont bêtes, mais ils sont aussi méchants et dangereux, et la mise à jour des effets néfastes des politiques néolibérales et des mécanismes de domination reste une urgente nécessité en ces temps de crise démocratique aiguë. Mais la lucidité retrouvée que nous offre l’art de la dérision nous permet de briser le sentiment de fatalisme sur lequel prospère la domination des croque-morts. Non seulement l’art de la dérision nous permet d’éviter le piège de la fascination morbide pour l’adversaire, mais il se révèle en outre une arme puissante pour dévoiler son imposture dans le débat public. Plutôt que de les dépeindre comme les artisans d’une dictature sanitaire en marche, commençons par moquer l’absence de toute culture scientifique et démocratique des fanatiques du confinement à vie, dont l’obsession pour le virus évoque celle de l’homme qui détruit toute sa maison – femmes et enfants compris – à coup de massue pour en chasser les souris. Plutôt que de voir dans la flambée de propos xénophobes des politiciens et des éditocrates l’avant-garde d’une nouvelle peste brune, commençons par moquer leur triste obsession pour un fanatisme religieux tellement fantasmé qu’ils ne parviennent plus à l’identifier là où il menace vraiment ni à penser en dehors de lui, rejoignant ainsi la longue cohorte des monomaniaques du complot.

Le rire est une arme que les réactionnaires sont rigoureusement incapables de manier. Peut-être serait-il temps que les progressistes s’en saisissent…

 

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