De l'art de couper le gâteau

Dialogue philosophique sans rapport avec quelques évolutions récentes de la situation politique nationale

Au moment du couper le gâteau, le maître d’hôtel prit la parole :

« Mesdames, messieurs, mes chers compatriotes. Comme vous le savez, afin de sauvegarder notre banquet républicain auquel vous êtes tous et toutes attachés, la part dévolue cette année aux uns et aux autres sera plus réduite que l’année précédente. J’en appelle à votre esprit de responsabilité et je sais que nul d’entre vous ne réclamera une miette de plus. Et ainsi, nos enfants et nos petits enfants pourront, eux aussi, s’assoir à la table et manger leur part du gâteau »

Un homme : « Hum, Hum… Euh… excusez-moi »

Le maître d’hôtel : « plait-il ? »

L’homme : « Loin de moi l’idée de fuir mes responsabilités mais… j’ai tout de même du mal à comprendre qu’alors que le gâteau est plus gros que les années précédentes, nous devrions nous contenter d’une part plus petite »

Le maître d’hôtel : « Ecoutez, je ne sais pas d’où vous tirez vos informations mais je me dois de vous contredire. Le gâteau n’est pas plus gros que les précédents, bien au contraire. Vous savez, nous n’avons plus autant de farine, de œufs et de lait qu’auparavant. Sans parler du sucre. Nous avons longtemps vécu au-dessus de nos moyens. Il faut maintenant nous montrer raisonnable si nous voulons que tout le monde puisse à l’avenir avoir une part ».

Une femme : « Euh… Excusez-moi d’intervenir à mon tour mais, sans vouloir à tous prix vous apporter la contradiction, je me dois d’abonder dans le sens du citoyen qui vient de s’exprimer. Si l’on s’en tient simplement à la liste des ingrédients utilisés, on ne peut que constater que, depuis le banquet inaugural de 1945, la taille du gâteau n’a fait que croître, en quantité comme en qualité. On peut certes discuter de la qualité gustative et diététique des gâteaux livrés ces dernières années mais, si on s’en tient à un plan strictement calorique, il y a en effet plus à distribuer aujourd’hui qu’hier ».

Le maître d’hôtel : « Euh, écoutez, les choses sont un peu plus complexes que cela et d’ailleurs, la nécessité de réduire la part moyenne de chaque sujet est souligné par les plus grands instituts culinaires de ce pays, ainsi que par le Fond meunier international et l’organisation des cuisines et dépendances européennes ».

La femme : « en ce cas, pourquoi les citoyens de la table du fond ont-ils eu au contraire une part plus grosse que les autres ? Nettement plus grosse d’ailleurs, presque la moitié du gâteau à eux seuls, alors qu’ils ne sont guère nombreux. Vous savez, ceux qui sont attablés dans le salon privé, juste à côté »

Le maître d’hôtel : « pardon ? »

La femme : « Allons, ne faites pas l’idiot. Vous en sortez. Je veux parler de cet aréopage de gros messieurs, plus tout jeunes, qui se tiennent toujours à l’écart ou, quand ils nous rejoignent, s’assoient toujours sur l’estrade au centre de la salle. Ceux qui hurlent des ordres au téléphone tout en jetant un regard concupiscent à la jeune fille à peine pubère qui vient les servir. Vous voyez bien de qui je veux parler ! ».

Le maître d’hôtel : « Madame, vos propos sont des plus déplacés et nuisent la cohésion nécessaire à la bonne tenue de notre banquet républicain. La part de gâteau de ces hommes et de ces femmes, d’ailleurs, parce que oui, il y en a et…

L’homme : « combien ? »

Le maître d’hôtel : « ce n’est pas la question ! Bref, ces personnes ont peut-être reçu une part légèrement plus importante que vous autres, mais cela est amplement justifié ! Car elles ont, plus que les autres, contribué à la confection du gâteau. Il est donc normal, juste, équitable, qu’elles reçoivent une part plus importante »

L’homme : « Attendez, attendez… Moi je ne les ai pas vu, tout à l’heure, en cuisine, quand on faisait le gâteau. Ni pour battre les œufs, ni pour surveiller la cuisson, ni pour laver et ranger les ustensiles après. Ils n’étaient même pas là pour superviser les choses, c’était votre collègue, le chef cuisinier. Alors pourquoi prétendez-vous qu’ils ont davantage contribué ? »

Le maître d’hôtel : « Comme je vous le disais, les choses sont plus complexes... Ces personnes n’ont peut-être pas directement participé à la confection du gâteau mais elles ont en revanche très largement financé l'achat des ingrédients nécessaires à cet effet et, sans lesquels, que vous le vouliez ou non, il n’y aurait rien à manger »

L’homme : « parce qu’ils refusent de contribuer ! »

Le maître d’hôtel : « c’est leur droit le plus strict. Après tout, ce sont LEURS ingrédients…

La femme : Certes. Mais, s’ils veulent ensuite manger quelque chose, il faut bien que quelqu’un cuisine le gâteau, non ?

Le maître d’hôtel : Heu… Sans doute, mais cela n’est pas aussi important et…

L’homme : Comment ça, pas aussi important. Ils préfèrent peut-être bouffer des œufs crus et de la farine à même le sac ?!

La femme : par ailleurs, si on regarde attentivement ce qui se passe en cuisine, on ne peut que constater que si les citoyens du salon privé apportent effectivement plus d’ingrédient que les autres, cela est loin de correspondre à la part qu’ils se taillent – ou, plutôt, que vous leur taillez – ensuite dans le gâteau. On plutôt, devrait-on dire, dans notre gâteau !

Le maître d’hôtel : Je…

L’homme : oui, c’est cela, dans notre gâteau. NOTRE gâteau ! Citoyens, citoyennes, la part doit être la même pour tous, à la juste mesure de notre contribution en cuisine !

La femme : et que ceux du petit salon se joignent à nous avec leurs assiettes ! Et, s’ils n’ont pas déjà tout englouti – et comment le pourraient-ils, d’ailleurs, tant leurs parts sont ridiculement épaisses – nous aurons alors plus de gâteau que de nécessaire. Qu’ils se joignent à nous et, enfin, nous pourrons, tous ensemble, élaborer de nouvelles recettes, plus légères, plus croustillantes, plus riantes. Et, constatant que nous n’avons sans-doute pas besoin d’étager à l’infinie la pièce montée, sortir enfin de la cuisine.  

 

 

  

    

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.