A responsable, responsable et demi

Alors que la reprise de l’épidémie vient aujourd’hui contrarier la promotion tapageuse de sa supposée relance économique, l'appel du gouvernement à notre responsabilité ne vise qu'à masquer la sienne dans la crise que nous traversons.

Alors que la reprise de l’épidémie vient aujourd’hui contrarier la promotion tapageuse de la supposée relance économique dont il serait l’artisan, le gouvernement croit pouvoir trouver dans l’appel à notre responsabilité la solution ultime pour éviter une nouvelle aggravation de la crise sanitaire dans laquelle nous sommes embourbé-e-s depuis plus de six mois.

Certes, la manœuvre peut s’appuyer sur la propagande médiatique anxiogène que nous subissons depuis la levée partielle des restrictions et qui voudrait trouver dans le mauvais ajustement du masque par quelques-uns la cause unique de la remise en cause violente de nos modes de vies à laquelle nous devons nous plier. Mais il faut faire preuve d’une bien grande faiblesse d’esprit pour voir, derrière la stigmatisation commode de l’homme et de la femme de la rue, autre chose que la tentative des pouvoirs publics, aussi perverse que pathétique, d’échapper à leur propre responsabilité.

Car être responsable, c’est d’abord reconnaître que la crise que nous traversons trouve son origine principale si ce n’est exclusive dans la prodigieuse dégradation de notre système de santé. Que si l’intensification des mesures restrictives de liberté est nécessaire, cela tient uniquement à l’impossibilité persistante d’accueillir toutes les personnes qui en ont besoin dans nos hôpitaux et, plus largement, à l’incapacité renouvelée de notre gouvernement de déployer une véritable stratégie de prévention faute d’une politique de santé publique digne de ce nom. Bien sûr, l’ampleur des besoins est telle que la remise à niveau ne peut se faire en quelques mois. Mais cela n’exonère personne de poser les jalons d’une refonte complète de notre système de santé, pour enfin le libérer de la tutelle des marchands de pilules et d’assurances.

Etre responsable, c’est ensuite mettre en œuvre dès à présent cette solidarité au nom de laquelle chacun est sommé de respecter les mesures sanitaires. Face à l’ampleur des exagérations médiatiques, on peut certes être tenté de minimiser la gravité du péril que nous affrontons. Une telle posture n’est toutefois pas moins irresponsable quand près d’un cinquième de la population est considérée comme vulnérable aux formes sévères de la maladie. Mais puisque la solidarité est nécessaire au dépassement de la crise, il est urgent de la mettre au cœur de notre réponse plutôt que s’en tenir, comme les classes dirigeantes, à une incantation de plus en plus indécente. C’est en effet par solidarité envers les personnes âgées et celles, nombreuses, qui sont affectées de pathologies chroniques, que nous devons restreindre notre activité économique et sociale. Et plus longtemps les pouvoirs nieront cette vérité, plus forte et incontrôlable sera la rancœur à l’encontre des mêmes personnes de la part de toutes celles et ceux dont l’existence s’est trouvée brisée (temporairement, espérons-le) par la paralysie brutale de la vie sociale.

Mais, la solidarité est indivisible ou elle n’est pas. Etre responsable, c’est encore exiger des plus fortuné-e-s d’entre nous qu’ils contribuent, par l’impôt, à la réparation des répercussions économiques considérables de cette crise et dont souffrent singulièrement la jeunesse et les classes populaires. Non pas seulement parce qu’ils le peuvent, mais encore et surtout parce que la plupart d’entre eux ont largement profité de l’ordre social qui a permis l’avènement d’un tel bouleversement. Au-delà même de celles et ceux qui ont directement contribué à la marchandisation de notre système de santé, ce sont les classes aisées qui bénéficient des largesses fiscales à l’origine de la dégradation des services publics mais aussi dont le mode de vie est le plus destructeur de notre environnement.

Car être responsable c’est, enfin, travailler dès à présent à construire un tout autre monde que celui que nous façonne la fuite en avant capitaliste, productiviste et consumériste qui, plus que jamais, sert d’unique boussole à nos gouvernants. Loin des appels hypocrites à l’union nationale, une telle rupture suppose, chez toutes les forces qui se disent progressistes, de mettre en avant, dans le discours et dans les actes, une radicalité à la hauteur de l’évènement. Là aussi, il est plus que temps d’assumer nos responsabilités.

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