L'autre virus

Le coronavirus vient mettre nos systèmes de santé publique au bord de l’apoplexie, ce qui rend nécessaires les mesures de restriction de liberté prises un peu partout en Europe. Mais si nos institutions sanitaires sont au point de rupture, cela tient moins à la virulence de la pathologie qu’à la dégradation continue dont elles souffrent depuis des décennies.

Certes, la tentation est grande de se réfugier dans la dérision et le mépris. Face à la course au traitement le plus anxiogène à laquelle se livrent la quasi-totalité des médias, au spectacle proprement pathétique de l’irrationalité du comportement de certain-e-s de nos concitoyen-n-es et aux rumeurs les plus délirantes que tous et toutes alimentent avec une passion morbide, on peut vouloir n’opposer aux réactions à l’épidémie de coronavirus qu’un grand rire sardonique. Il serait cependant regrettable de ne pas prendre avec le plus grand sérieux la crise sanitaire que nous traversons. Ainsi que le rappellent avec constance celles et ceux qui s’appliquent à une analyse un tant soit peu rationnelle de la situation, la maladie n’est pas d’une gravité exceptionnelle mais, en raison de sa diffusion rapide chez les personnes vulnérables, elle vient mettre nos systèmes de santé publique au bord de l’apoplexie, ce qui rend tristement nécessaires les mesures de restriction de liberté prises un peu partout en Europe.

Toutefois, on aurait bien tort de s’arrêter à ce constat. Car si nos institutions sanitaires sont au point de rupture, cela tient moins à la virulence de la pathologie qu’à la dégradation continue dont elles souffrent depuis des décennies. En vérité, nos sociétés sont avant tout malades du néolibéralisme, et le virus joue à ce titre tout à la fois le rôle de révélateur et d’activateur d’une affection chronique qui donne aujourd’hui à voir ses effets dans toute leur brutalité. Si l’on ignore encore son origine, on sait en revanche que ce sont essentiellement la destruction des habitats naturels des espèces sauvages pour les besoins de l’agriculture intensive et les conditions sanitaires désastreuses de l’élevage industriel – deux des expressions parmi les plus emblématiques de la soif d’accumulation capitaliste – qui sont à la source de la transmission à l’homme de nouvelles maladies[1].  

Par ailleurs, on peut affirmer avec certitude que, si notre système de soins est – l’image du système italien – à ce point menacé par le développement de l’épidémie, c’est parce quatre décennies de politiques néolibérales l’ont profondément ébranlé. Conjuguée à la désertification médicale, la réduction du périmètre de l’assurance-maladie laisse toujours plus de personnes privées de prise en charge médicale et dès lors « libres » de contaminer leur prochain. Certes, nous ne sommes pas encore dans la situation ubuesque des Etats-Unis, où il faut débourser jusqu’à plusieurs centaines de dollars pour se faire dépister du virus. Mais le renoncement aux soins engendré par la marchandisation du système de santé constitue un puissant propagateur de l’épidémie. L’hôpital public se retrouve ainsi en première et dernière ligne pour faire face à cette nouvelle déferlante de malades. Or ses moyens ne cessent par ailleurs d’être rabotés sous couvert d’une exigence de « rentabilité » qui masque mal la volonté de privilégier les cliniques privées. Il est donc bien incapable de répondre à la moindre crise sanitaire sans les mesures exceptionnelles qui nous sont aujourd’hui imposées.   

Le coronavirus met ainsi en lumière la faillite complète des politiques fondées sur la marchandisation de la santé. Mais la pathologie néolibérale nous affecte aussi sur un plan anthropologique. L’idéologie égocentriste qui, relayée avec constance par la plupart des médias, nous invite chaque jour à ne voir dans notre prochain qu’un concurrent à dominer, donne aujourd’hui toute la mesure de son effet de nuisance. Depuis la ruée sur les masques de protection et autres gels hydro-alcoolique – mais qu’en feront-il une fois l’épidémie finie, de la liqueur de contrebande ? – jusqu’au pillage des stocks de produits de première nécessité dans les supermarchés, nombre de nos concitoyen-e-s font hélas la démonstration qu’ils ont parfaitement assimilé la loi néolibérale selon laquelle la prospérité des uns est assise sur la misère des autres. Et privent ainsi celles et ceux qui en ont vraiment besoin – à commencer par les soignant-e-s – de ces biens parfois essentiels.

Les mêmes seront d’ailleurs les premiers à ne pas respecter les consignes officielles de prophylaxie, pourtant aussi simples qu’efficaces, pour mieux expectorer leurs germes entre deux lectures de leur fil d’angoisse sur les réseaux numériques, propageant ainsi la maladie contre laquelle ils prétendent se protéger. Contrairement à ce que nous serine la rhétorique néolibérale, la défiance généralisée envers autrui n’est source qu’aucune vertu sociale. En revanche, l’attention portée aux autres, que d’aucuns érigent en délit, ne peut que freiner l’épidémie, non seulement en veillant à ne contaminer personne mais encore et surtout en veillant à ce que tout le monde soit effectivement protégé, à commencer par les plus vulnérables.

Une fois n’est pas coutume, la crise que nous traversons semble avoir été l’occasion, pour le chef de l’Etat, de prendre conscience de l’importance et de l’efficience d’un système de santé fondé sur la solidarité. On ne saurait trop l’encourager à prendre également conscience de ce que les politiques qu’il s’emploie par ailleurs à mettre en œuvre – dans la continuité de tous les gouvernements qui se succèdent depuis près de quarante ans – ne font qu’altérer ce système et sont largement responsables de la débâcle actuelle. Le service public de santé constitue le système immunitaire de la société et c’est son affaiblissement qui nous rend si vulnérables aux épidémies. C’est pourquoi cette crise doit être l’occasion d’amorcer, enfin, une franche rupture avec cette régression politique et anthropologique dont le locataire de l’Elysée est aujourd’hui l’un des principaux hérauts. Nous saurons le lui rappeler en cas de besoin.     

 

[1] Sonia Shah, « Contre les pandémies, l’écologie », Le monde diplomatique, mars 2020.

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