Déconfiner les esprits

Si ce n’est le souci de préserver la vie et la santé des êtres humains, qu’est-ce qui explique l’ardeur des monomaniaques de la greffe de masque permanent et de la perfusion de gel hydro-alcoolique ? Qu’est-ce qui anime toutes celles et ceux qui, depuis qu’il a été levé, militent sans relâche pour le retour au confinement, si possible jusqu’à la fin des temps ?

L’accalmie dont nous avons bénéficié dans les semaines qui ont suivi la levée de l’assignation à résidence généralisée à laquelle nous avons été soumis-e-s au nom de « l’urgence sanitaire » aura été tout aussi brève que relative. Le début de l’été a ainsi vu reprendre dans des proportions alarmantes l’épidémie médiatico-politicienne d’angoisse permanente qui colonise presque entièrement le débat public depuis le début de la crise sanitaire. A la médiatisation hystérique – pour ne pas dire pornographique – d’indicateurs épidémiologiques plus ou moins biaisés (confusion entretenue entre le nombre de contamination et le nombre de tests positifs, mise sous silence de la baisse continue des hospitalisations, …), répond la surenchère prophylactique de gouvernements naviguant à vue, alimentant en retour le grand récit médiatique d’une reprise épidémique du coronavirus et de la restriction continue de nos libertés qu’elle justifierait.

Si l’on veut briser ce cercle vicieux avant la découverte d’un hypothétique vaccin, il est urgent de s’interroger sur les ressorts de cette fuite en avant. La propagande officielle invoque la volonté de préserver la vie et la santé des populations. Cette explication ne résiste cependant à l’analyse guère plus d’une demi-fraction de seconde. D’abord, n’en déplaisent à celles et ceux qui semblent croire qu’aucun être vivant ne soit jamais décédé de maladie avant l’émergence du nouveau coronavirus, il faut rappeler que la covid19 n’est ni la seule, ni même la plus importante cause de mortalité. Sans même prendre en compte le fait que, dans l’écrasante majorité des cas, les personnes décédées étaient en situation de comorbidité, cette maladie reste moins fatale que les accidents domestiques et cinq fois moins meurtrière que le cancer ou les maladies cardio-vasculaires. Si, vraiment, c’est la santé et la vie des individus que l’on souhaite protéger, pourquoi ne pas suspendre dès à présent toutes les activités responsables de ces autres pathologies (industries polluantes, malbouffe, agriculture industrielle, transport routier, …) ?

Par ailleurs, les mesures prises au nom de la lutte contre la propagation de ce virus ne sont pas sans conséquence sur la santé et la vie de dizaines si ce n’est de centaines de milliers de personnes. Que l’on songe à tout-e-s celles et ceux dont les soins ont été reportés sine die parce qu’ils n’avaient pas le triste privilège de souffrir de la covid19. Que l’on songe à tout-e-s les victimes de la violence domestique ou de l’esseulement effroyable qu’a provoqué l’imposition brutale du confinement. Que l’on songe, encore, à toutes les personnes que ces mesures ont et vont, tout aussi brutalement, plonger dans la pauvreté ou la misère. Est-ce à dire que la vie et la santé de celles-là n’a pas la même valeur ?

Enfin, il faut malheureusement le rappeler, les mesures restrictives de liberté que nous subissons depuis des mois ne sont nécessaires que dans la mesure où nos Etats sont aujourd’hui dans l’incapacité de garantir aux citoyen-n-es un système de santé digne de ce nom. C’est parce que nos pouvoirs publics restent défaillants à mettre en œuvre un vrai dispositif de prévention épidémique et, surtout, de prise en charge des personnes malades, que nous devons veiller nous-mêmes à ce que le virus circule le moins possible. Et c’est pourquoi l’indigente rumeur accusant les personnes qui ont le malheur de sortir sans leur masque d’être responsables de la mort de toutes les victimes de la covid19 – en attendant de leur imputer celles du sida, de la grippe espagnole et de la peste noire de 1347 – n’a pour objet sinon pour effet que d’assurer la complète impunité de nos dirigeants dans cette faillite.

Si ce n’est le souci de préserver la vie et la santé des êtres humains, qu’est-ce qui explique l’ardeur des monomaniaques de la greffe de masque permanent et de la perfusion de gel hydro-alcoolique ? Qu’est-ce qui anime toutes celles et ceux qui, depuis qu’il a été levé, militent sans relâche pour le retour au confinement, si possible jusqu’à la fin des temps ?

Bien sûr, il y a l’effet d’aubaine que la crise sanitaire a procuré à certains des lobbys les plus puissants de notre temps. A commencer par le lobby autoritaire, à la manœuvre dès les premières minutes pour mettre en place, avec l’état d’urgence sanitaire, un nouvel outil de restriction indéfinie de nos libertés, sans aucune prise sur l’épidémie et dont l’incapacité à garantir la nécessité et la proportionnalité des atteintes n’aura été corrigée que sur le tard – et très partiellement – par le conseil d’Etat et le conseil constitutionnel. On songe également au lobby technolâtre, profitant sans vergogne de l’atomisation de la vie sociale pour accélérer la numérisation forcée de toute relation humaine.

Mais ce désir souterrain de confinement perpétuel présente sans doute des racines plus profondes. A cet égard, il est tout sauf anodin que la fameuse distance qu’il nous faudrait observer à l’égard de tout un chacun soit qualifiée de distance de « sécurité ». Car on touche là au cœur même de l’idéologie sécuritaire : tout contact humain est porteur d’un péril mortel, fut-il le plus improbable ; vivre en sécurité, cela veut donc dire refuser avec la dernière énergie toute forme d’interaction avec autrui. Mais depuis toujours, les apôtres du sécuritarisme buttent sur un os de taille : comment en ce cas profiter de la richesse créée par les autres, a fortiori quand on n’y contribue pas – ou si peu – soi-même ? Le confinement apparaît alors comme la solution magique : les échanges physiques étant officiellement bannis, il devient loisible de profiter tranquillement du travail d’autrui derrière l’écran de son ordinateur, tout en se montrant parfaitement indifférent au sort de celles et ceux qui font tourner la machine ou vous livrent les courses sur le palier de la porte… Sans parler, bien évidemment, des millions de personnes qu’une nouvelle paralysie complète de la vie sociale ferait basculer définitivement dans la misère.

Il faut donc urgent de libérer nos concitoyen-n-es de cette triste passion pour le cloisonnement et le repli sur soi que voudrait instiller en nous ceux qui prétendent nous représenter. Si nous devons sortir par le haut de la crise actuelle, ce sera par une rupture franche et assumée avec l’ordre politique néolibéral ou, pour être plus précis, avec l’égocentrisme forcené qui tient lieu de seule boussole à nos gouvernants depuis près de quarante ans – et qui, rappelons-le, est directement à l’origine de ladite crise. Loin de refuser toute communauté de destin avec notre prochain, c’est en s’assurant que le droit de chaque membre de la société à vivre en bonne santé est effectivement garanti que nous pourrons, à l’avenir, empêcher que de telles tragédies ne se renouvellent.  

 

 

     

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