Ne pas se tromper de voile

Après l’effroyable assassinat d’un enseignant par un jeune homme fanatisé, cesser de se « voiler la face » nécessite de rompre avec la surenchère répressive du gouvernement pour, enfin, adopter des politiques publiques réellement antiterroristes.

En un sens, ils auraient presque raison. Après l’effroyable assassinat d’un enseignant par un jeune homme fanatisé et prétendant agir au nom de ses convictions religieuses, on ne compte plus les exhortations de politiciens, éditocrates et autres experts autoproclamés à cesser de se « voiler la face », à faire preuve de détermination, à oser, enfin, affronter le phénomène qui a permis ce crime.

Certes, celui-ci doit nous inviter à prendre enfin la criminalité dite terroriste au sérieux. Mais cela suppose tout autre chose que ce nouvel appel, usé jusqu’à la corde, à la lutte contre la figure de « l’islamisme radical ». Car, sans nier les épineux problèmes politiques posés par les fanatismes religieux – quels qu’ils soient – qui peut sérieusement prétendre que cet « islamisme » ne soit pas déjà, et de longe date, au cœur des obsessions de nos gouvernants et de nos médias ? Il faut avoir la mémoire bien courte ou bien sélective pour oublier la dénonciation quasi quotidienne du « péril islamiste » dans l’espace public. Et il faut souffrir de troubles cognitifs tout aussi préoccupants pour faire abstraction de l’ensemble des politiques publiques mises en œuvre dans le but officiel de lutter contre l'intégrisme, depuis l'interdiction des signes religieux à l'école (en pratique, du foulard islamique) jusqu'à la lutte contre un supposé séparatisme. Il faut enfin être de bien mauvaise foi pour nier l’effet de stigmatisation de l'ensemble des musulmans que tous ces dispositifs, associés à une propagande médiatique de plus en plus agressive, ont contribué à créer.

Aussi, s'il faut cesser de se voiler la face, c'est devant le caractère inefficace, contre-productif et même irresponsable de cette surenchère, dont la tragédie de Conflans est un nouvel exemple. Il suffit d’observer la réaction des autorités à ce crime pour mesurer à quel point elle contribue à entretenir si ce n'est à exacerber la violence criminelle qu'elle prétend combattre. En premier lieu, plutôt que de repenser sa politique pénale face à ce nouveau et terrible constat d’échec, le gouvernement préfère, sans aucun lien avec le crime en cause, multiplier les arrestations et les expulsions complètement arbitraires. Ainsi se poursuit le processus d'éparpillement des forces répressives auquel nous assistons depuis près de vingt ans et, singulièrement, depuis novembre 2015. Et ainsi se prépare la survenance des nouveaux meurtres que les autorités n’auront pu détecter et prévenir faute de se donner les moyens de resserrer la réponse pénale et l’attention des services de renseignement sur les projets criminels avérés. 

En second lieu, derrière les précautions de langage purement rhétoriques du chef de l’Etat, un nouveau pas est franchi dans la stigmatisation des musulmans, avec la mise en cause – en tant que telle – de toute prise de position dénonçant la xénophobie dont ils sont par ailleurs victimes. Comment ne pas comprendre qu’une telle posture ne fait qu’alimenter le repli identitaire que l’on prétend combattre ? Plus largement, comme ne pas comprendre que la diabolisation constante de l’islam – qu’il soit ou non présenté comme fondamentaliste – ne fait qu’accroître le pouvoir de séduction de l’islamisme millénariste et fantasmatique promus par quelques groupes criminels auprès d’une jeunesse européenne à la dérive ? Que l’obsession de nos gouvernants pour ce « monstre », leur extrême fébrilité face à la criminalité terroriste, leur incapacité à y répondre froidement et rationnellement ne font que contribuer à pousser cette jeunesse au passage à l’acte pour donner un sens à ses pulsions de mort ?

Toutes celles et ceux qui veulent réellement en finir avec le terrorisme ne peuvent que travailler à rompre avec cette spirale mortifère. Cesser de se voiler la face c'est donc aussi, pour l'ensemble des forces progressistes, tirer les conséquences de cette imposture pour proposer, enfin, des politiques publiques véritablement antiterroristes. Une politique pénale et répressive fondée sur la pondération et l’adéquation de la réponse plutôt que sur l’extension sans fins du filet pénal. Une politique d’exemplarité démocratique plutôt que d’arbitraire décomplexé (et inefficace). Une politique de paix civile plutôt que de division identitaire, dans laquelle la libre expression et la libre discussion de toutes les idées joue un rôle central. Ce n’est qu’en investissant pleinement ce terrain, sans complexes ni retenue, que l’émotion légitime suscitée par la violence terroriste cessera d’être exploitée sans vergogne par toutes celles et ceux qui poursuivent bien d’autres buts que la défense de la démocratie.

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