Démophobie

Cela ressemble à un concours Lépine de cynisme politicien. Sur fond de dénonciation pavlovienne du « populisme », les voix ne manquent pas pour condamner le « coup de force », ou le « coup de poker » à l’œuvre dans une crise grecque désormais à son apogée.

Cela ressemble à un concours Lépine de cynisme politicien. Sur fond de dénonciation pavlovienne du « populisme », les voix ne manquent pas pour condamner le « coup de force », ou le « coup de poker » à l’œuvre dans une crise grecque désormais à son apogée. Et ce qui provoque l’ire les dirigeants politiques et du chœur béat des médias, ce n’est pas la décision de l’union européenne, puérile et inconsciente, de couper brutalement tout crédit à la Grèce pour punir son gouvernement de soumettre son action à référendum, mais le principe même d’une consultation populaire… La palme revenant incontestablement à M Steinmeier, ministre allemand des affaires étrangère, poussant la bêtise rhétorique jusqu’à affirmer qu’Alexis Tsipras aurait pris son peuple en otage… en lui confiant le plein exercice de sa souveraineté.

Le roi est nu et personne ne peut désormais feindre d’ignorer ce que chacun sait depuis plusieurs années : ceux qui osent encore se prétendre nos représentants vouent en réalité une hostilité épidermique à l’idée même de démocratie. Lorsqu’elle est convoquée par les élites politico-médiatiques sous une autre forme que la masse bêlante de l’électorat ou l’icône consensuelle de l’opinion, la figure du peuple est invariablement représentée comme une foule irrationnelle et dangereuse, instinctivement rétive aux politiques « douloureuses mais réalistes » menées par les gouvernants.

Toutefois, il ne faut pas se méprendre sur le sens de cette défiance et ce mépris. Si les dirigeants politiques et autres éditocrates ne prennent même plus la peine de les dissimuler, c’est qu’ils trahissent désormais bien plus que leur inépuisable fatuité. C’est en vérité une peur panique qui a saisi nos élites. Non point la peur des débordements violents et autres mouvements d’humeur d’un peuple ignorant mais, bien au contraire, la peur de voir le plus grand nombre prendre conscience de leur parfaite incompétence… et en tirer toutes les conséquences.

Cela fait maintenant des années que le niveau de compréhension du monde et de volontarisme politique du citoyen concerné excède de loin celui du politicien ou du scriptomane moyen. Des années que nous disposons de toutes les ressources intellectuelles, économiques et culturelles pour faire société sans céder aux diktats d’un minuscule aéropage de technocrates, d’experts autoproclamés et de financiers dont la puissance ne tient qu’à notre aveuglement. Voilà ce qui, en dernière analyse, terrifie nos contempteurs de l’exercice référendaire : qu’après avoir démasqué l’imposture parasitaire des classes dirigeantes et pris conscience de l’inépuisable ressource de la coopération, le citoyen, encore tout étonné de sa puissance, soit désormais au seuil de réaffirmer sa souveraineté dans toute sa plénitude. En un mot, que la démocratie cesse d’être un slogan pour devenir enfin une réalité.

Il ne tient qu’à nous de leur donner raison. 

 

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