Du bon usage de l'apocalypse (démocratique)

L’élection ce jour d’un candidat ouvertement fasciste à la tête de l’Etat brésilien vient encore réduire l’espace démocratique mondial. Là est notre apocalypse. La mise à nue de l’imposture des gouvernements néolibéraux doit être l’occasion pour les progressistes de reprendre à leur compte l’idée démocratique, en déniant sans aucun complexe aux technocrates toute légitimité à la défendre.

L’élection ce jour d’un candidat ouvertement fasciste à la tête de l’Etat brésilien vient encore réduire l’espace démocratique mondial. Alors que des gouvernements, sinon fascisants, du moins ouvertement autoritaires, arrivent ou se maintiennent au pouvoir en Europe (Hongrie, Pologne, Autriche, Italie, qui dit mieux ?), on peut certes être saisi d’effroi devant cette déferlante qui vient si vertement contredire la rhétorique lénifiante d’une fin de l’histoire en forme de triomphe universel du modèle de la démocratie libérale. On peut vouloir se recroqueviller en espérant être épargné par la lame de fond et, comme l’homme qui chute d’un gratte-ciel, se rassurer à chaque étage : jusqu’ici, tout va bien…

On peut aussi essayer de comprendre. Car cette montée en puissance de l’autoritarisme politique sous toutes ses formes n’est pas un coup de tonnerre dans un ciel sans nuages, ni le fruit d’une subite aversion pour la démocratie d’une population abusée par quelques messages subliminaux sur les réseaux numérique. En réalité, c’est la crise profonde de nos sociétés démocratiques ou, plus précisément, la crise du processus de démocratisation qu’elles connaissaient jusqu’il y a peu, qui est au principe de cette montée de sève réactionnaire. C’est le spectacle de l’imposture de nos gouvernant-e-s qui, plus que toute autre chose, fragilise aujourd’hui l’idée démocratique comme la perspective de sa réalisation.

Imposture, d’abord, par la morgue technocratique des classes dirigeantes à l’égard des peuples ayant l’audace de voter contre la vulgate économique complètement délirante des savants fous du néolibéralisme, dont le mépris pour le vote des citoyen-ne-s français et néerlandais en 2005 comme des citoyen-ne-s grecs en 2015 sont les exemples les plus saillants. Longtemps, l’argument de la fatalité a pu abuser le plus grand nombre. L’interventionnisme à géométrie variable que l’on a observé durant la grande récession de 2008, qui a vu les gouvernements octroyer des milliards d’euros à ceux-là même qui l’avaient précipitée, pour mieux faire payer le coût de ces largesses aux citoyen-ne-s qui subissaient déjà les effets de la crise, a fait voler en éclat cette rhétorique paresseuse. Comment dès lors s’étonner du peu d’enthousiasme pour cette bien singulière conception d’une démocratie où, si tout le monde est appelé à voter, un seul choix est possible ?         

Imposture, ensuite, par le sabotage consécutif de la démocratisation économique et sociale de nos sociétés entamée à la Libération. Tous les gouvernements qui se sont succédé en Europe depuis quarante ans ont aveuglément mis en œuvre des politiques qui n’ont d’autre effet – si ce n’est d’autre objet – que d’aggraver les inégalités sociales et l’instabilité des systèmes économiques. Lorsque la prospérité matérielle n’est réservée qu’aux gagnants de la compétition sociale, comment s’étonner de l’effet de séduction des discours vous promettant de rejoindre le camp des dominants ?

Imposture, enfin, par une pratique du pouvoir qui, en vérité, est de moins en moins libérale. La collaboration avec les régimes étrangers les plus réactionnaires – la Turquie de Erdogan, l’Egypte de Sissi, l’Arabie Saoudite – n’a jamais été assumée avec autant de cynisme. Si elle demeure entravée par de solides garde-fous constitutionnels et européens, la logique répressive sécuritaire ne cesse de progresser en mordant chaque jour un peu plus sur le domaine de la liberté. Nos politiques migratoires n’ont, quant à elles, jamais été aussi xénophobes depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Quand la passion répressive et la défiance à l’égard de l’étranger sont validées en leur principe, comment s’étonner du soutien à ceux qui en font le cœur de leur projet politique ?     

C’est cette démocratie en carton-pâte qui explique que nombre de nos concitoyen-ne-s cèdent aujourd’hui aux sirènes des prétendus populiste, qui n'est en réalité que l'autre branche de l'oligarchie[1], et qui ne fait que précipiter l’effondrement démocratique qui, de toute façon, est au cœur de la dynamique néolibérale. Là est notre apocalypse. Non point la fin du monde, mais la fin d’un monde, celui de la démocratie inachevée, corsetée, à laquelle, chute de l’utopie communiste aidant, on nous demandait de nous résigner. La mise à nue de l’imposture des gouvernements néolibéraux libère aujourd’hui les forces les plus réactionnaires ? Elle doit être l’occasion pour les progressistes de reprendre à leur compte l’idée démocratique, en déniant sans aucun complexe aux technocrates toute légitimité à la défendre. Alors que tout s’effondre, l’heure est enfin venue de défendre, avec la même fougue révolutionnaire que le camp de la réaction, une démocratie radicale, qui existe en dehors du bureau de vote, qui ne s’arrête pas à la porte des entreprises, qui ne conçoit avec les Etats d’autres relations que celles fondées sur la solidarité et la promotion des droits fondamentaux. Une démocratie continue, anticapitaliste, internationaliste, authentiquement libérale. Une démocratie réelle.       

Mais se réapproprier l’idée démocratique ne suffira pas. Si l’on veut sortir par le haut de l’apocalypse, elle doit être mise en œuvre dès à présent, sans attendre l’hypothétique accession au pouvoir d’un homme ou d’une femme providentiel-le. Le temps est venu d’une action politique elle-même continue, déconnectée de toute échéance électorale et tendant, partout où cela est possible, à redonner aux citoyen-n-es du pouvoir sur la conduite de leur existence comme celle de la cité. A cet égard, le droit constitue plus que jamais une arme décisive. D’abord, parce que c’est en permettant au plus grand nombre d’accéder aux bénéfices de l’Etat de droit que l’on contrera le plus sûrement sa mise à mal par les oligarques, qu’ils soient technocrates ou réactionnaires. Ensuite pour substituer à la désobéissance civile revendiquée par de nombreux mouvements sociaux engagés dans la réappropriation démocratique un étendard autrement plus puissant : le droit de résistance à l’oppression proclamé par la déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789. Telle est l’opportunité qui s’offre à nous : achever, enfin, l’œuvre révolutionnaire initiée il y a plus de deux siècles. Il serait temps…   

   

 

 

[1] Serge Halimi et Benoît Raimbert, « Libéraux contre populistes, un clivage trompeur », le monde diplomatique, septembre 2018.

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