Damien Fabre
Ex-journaliste radio qui a envie de prendre la plume. Ex étudiant en Histoire qui continue de se passionner pour la discipline. Présentement travailleur du secteur culturel sous le régime de l'intermittent du spectacle. Touche à tout.
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Billet de blog 2 nov. 2020

Pourquoi Al-Qaïda et l’Etat Islamique sont-ils ennemis?

Après avoir fonctionné ensemble pendant un temps, les deux organisations terroristes en sont venues à se déchirer avant d’entrer en guerre ouverte l’une contre l’autre. Explications.

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Crédit : Naseer Ahmed - Reuters

Aux origines de l’Etat Islamique.


Après la chute du régime de Saddam Hussein en 2003 et jusqu’en 2007, une vraie guérilla s’engage contre l’envahisseur états-unien. Cette lutte armée n’est pas unitaire, mais est constituée de trois forces distinctes qui s’opposent régulièrement et collaborent épisodiquement.

  • Des groupes de djihadistes internationaux, dont le plus notoire est le Jama'at al-Tawhid wal-Jihad, mené par le Jordanien Abou Moussab Al-Zarqaoui. Cette organisation sera reconnue le 17 octobre 20041 comme la branche irakienne d’Al Qaïda. Elle prendra par la suite le nom d’Al Qaïda en Irak.

  • Des groupes salafistes irakiens, comme l’Armée islamique en Irak2, qui placent leur combat sous la bannière d’un Islam rigoriste, mais qui sont pour l’unité de leur pays et qui pensent qu’au contraire al-Qaïda cherche à le détruire.

  • Et enfin des mouvements Baassistes. Ces derniers seront assez rapidement mis en échec.

On retrouve en réalité des ex du régime de Sadam Hussein parmi les trois mouvances, indépendamment de leurs convictions passées. Certains ex-baassistes faisant probablement le calcul qu’il faut lutter là où l’on a le plus de chance d’être efficace. Ainsi Haji Bakr, ex colonel des renseignements irakiens et décrit comme un baassiste laïque3 rejoint dès 2003 les troupes d’Al Zarqaoui. La prison de Bucca est également un lieu où se rencontrent et échangent bon nombre de djihadistes et d’ex-baassistes. Une fusion s'opère de fait entre les deux groupes4 . C’est dans ce creuset irakien et dans la rencontre de ces différentes mouvances jadis ennemies que naît la spécificité d’al-Qaïda en Irak qui deviendra, par la suite, l’Etat Islamique.

À partir de 2006, ce fameux al-Qaïda en Irak s’allie à 5 autres groupes Jihadistes et à un grand nombre de tribus de la province d’al-Anbar5 au sein du Conseil consultatif des moudjahidines en Irak. C’est ce conseil qui décide de la création de l’État Islamique d’Irak. Non seulement al-Qaïda est donc intrinsèquement liée à la création de l’État Islamique, mais de plus les deux organisations fonctionnent main dans la main jusqu’en 2013. Ainsi al-Qaïda en Irak se fondera même au sein de l’État Islamique.

La pierre de discorde

Il y a assurément dans la rupture entre l’État Islamique (devenu État Islamique en Irak et au Levant (EEIL)) et al-Qaïda une question de leadership. Les premiers refusant de donner allégeance au second et ayant tenté sans succès - à l’inverse - d’inféoder le Front Al-Nosra, la branche d’al-Qaïda en Syrie6. Il y a également un désaccord sur la priorité des cibles à frapper. Al-Qaïda préférait frapper le monde occidental, quand l’État Islamique voulait s’opposer directement aux chiites sur le terrain7. De fait, les tensions entre les deux forces ont commencé dès 2013 et les premiers affrontements ont suivi peu après. Depuis, les deux organisations sont en concurrence directe pour l’incarnation du Djihadisme international.

Mais il y a également un désaccord idéologique majeur qui tire ses racines d’un livre particulièrement important pour le Djihadisme international, “L’Administration de la sauvagerie” paru en 2004 et rédigé par l’Égyptien Abou Bakr Naji. Ce livre souvent décrit comme le “Mein Kampf” des terroristes djihadistes est un véritable guide stratégique qui décrit par A plus B comment prendre le pouvoir et rétablir un Califat sunnite sur terre8. Il est encore aujourd’hui une référence majeure pour la conduite d’al-Qaïda notamment. Nous ne rentrerons pas ici dans le détail de cette méthode, cela fera l’objet d’un prochain article sur ce blog. Pour faire simple, il y est question d’instaurer le chaos, d'apparaître comme le recours en gagnant le coeur des musulmans, de prendre le pouvoir un peu partout dans le monde arabe, puis d’instaurer un Califat et, à travers lui, rien de moins qu’une cité idéale, un paradis sur terre9. Or, ce livre est au coeur de la discorde entre l’État Islamique et Al-Qaïda. Pour le comprendre, voici ce que l’on pouvait lire en mars 2017 dans le numéro 7 de Rumiyah, le journal de propagande de l’État Islamique, dans un article intitulé “L’Établissement de l’État Islamique. Entre la méthodologie prophétique et les chemins des égarés” :

Nous n’exagérerions pas si nous disions que des centaines de mouvements, de partis et de factions ont vu le jour, au cours du dernier siècle, en prétendant œuvrer pour le retour du Califat, pour l’application de la Charia et l’établissement de la religion sur terre. Cependant, tous ont échoué à réaliser ces objectifs. [...]

Parmi les plus importantes choses qu’ils se sont imposés, il y a toutes ces méthodologies et ces plans d’action qu’ils ont inventés et que leurs leaders, leurs théoriciens et leurs savants leur ont imposés. Certains leur ont même donné des noms tels que les théories politiques et les programmes des mouvements, visant par cela les introductions nécessaires qu’ils ont imposées afin d’atteindre les résultats escomptés par leur action et leur mouvement [...]

Ces présupposés ont été établis sur la base que la voie pour établir la religion se doit de passer par une étape intermédiaire ou se doit de dépasser un obstacle principal sans quoi il n’est pas possible, selon eux, d’établir la religion, ni de parler d’État islamique et encore moins de califat sur la voie prophétique regroupant une nation unie.”

Sans jamais le nommer et sous-couvert de parler de toutes les tentatives de rétablissement du Califat passées, comme celles de Hussein ben-Ali10 ou de Fouad 1er11, le tacle est directement adressé à al-Qaïda. Le message est simple, Allah n’attend pas, la réalisation de l’utopie non plus. De tous les chemins, il faut prendre le plus direct vers son objectif. Al-Qaïda est décrit comme en train de tergiverser et de se perdre en conjectures au lieu d’agir, plus loin dans ce même texte, on qualifie ceux qui se comportent ainsi d’“adorateurs des théories”.

En effet, bien que l’État Islamique ait tiré beaucoup de sa stratégie de “L’Administration de la sauvagerie” et qu’il en ait appliqué les préceptes dans le conflit syrien, à la différence majeure d’al-Qaïda, il n’a pas souhaité attendre pour réinstaurer le Califat. Selon l’État Islamique, il faut le réaliser immédiatement, afin de créer un phare auquel s'agglutiner pour les croyants du monde entier. Une figure de proue du combat pour instaurer un Islam parfait sur terre12. Hérésie pour Al-Qaïda qui considère que la restauration califale ne saurait-être que l’aboutissement d’un long processus, comme décrit dans ‘L’Administration de la sauvagerie” et qui voit donc dans l’État Islamique l’instauration d’un faux Califat. Citons par exemple les propos du leader mondial d’al-Qaïda, Ayman al-Zawahiri, en 2015 : "Nous ne reconnaissons pas ce califat… Nous ne considérons pas Abou Bakr al Bagdadi comme digne du califat"13. Dès lors une guerre ouverte est déclarée entre les deux organisations.

Qui sort vainqueur de cet affrontement?


Le moins que l’on puisse dire c’est que cette orientation stratégique n’a pas été favorable à l’État Islamique. En incarnant physiquement et spectaculairement le visage du djihadisme international au sein d’un territoire précis et délimité, il est allé de défaites militaires en défaites, jusqu’à perdre la totalité de son territoire. Son Calife, Abu Bakr al Bagdadi a également trouvé la mort. De l’autre côté, al-Qaïda est parvenue à se faire une image plus modérée, en s’alliant notamment sur le terrain avec des groupes rebelles pour lutter contre l’État Islamique. Elle a pu panser ses plaies et se réorganiser en échappant pendant quelque temps au courroux des pays occidentaux concentrés sur l’État Islamique14. Bien que l’État Islamique soit loin d’être anéanti et qu’il est tout à fait envisageable de le voir se reconstituer un territoire à l’avenir, des deux organisations, c’est donc aujourd’hui al-Qaïda qui semble avoir mieux tiré son épingle du jeu.
Reste que les deux organisations vont sans doute continuer de se mener une guerre de propagande par attentats interposés, en jouant au jeu morbide de “qui parvient le mieux à frapper en Europe”. Chacune cherchant à faire la démonstration auprès des djihadistes du monde entier qu’elle est la plus à même de porter le combat. Le récent appel lancé par Thabat, l’agence de presse d’Al Qaïda, à frapper la France pour se venger des caricatures du prophète15, va dans ce sens. À ce jeu là toutefois, le terrorisme “low cost” de l’Etat Islamique, surfant sur l’effet amplificateur des médias, conserve pour le moment une longueur d’avance.

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1 “Le groupe Sarkaoui prête allégeance à Ben Laden selon un site islamiste”, Le Monde, 17/10/2014
2 GUIDEREM Mathieu, “L’Irak ou la terre promise des jihadistes”, Critique Internationale, 2007/1
3 REUTER Christophe, “Der Spitzel-Führer des "Islamischen Staates", Der Spiegel, 19/04/2015
4 Hoffmann Pauline, “Irak : la prison américaine qui a fait le lit de l’Etat islamique”, Europe 1, 15/11/2014
5 CAILLET Romain, Syrie, “Syrie: querelle de légitimité pour la direction du jihad entre Jabhat an-Nusra et l’Etat Islamique d’Irak et du Levant – Entretien avec Romai Caillet”, Religioscope, 07/07/2015
6 FILIU Jean-Pierre, propos recueillis par BONNET, François, DELAPORTE Lucie et PLENEL Edwy, “Jean-Pierre Filiu: «La clé de la défaite djihadiste se trouve en Syrie plus qu'en Irak»”, Mediapart, 21 août 2014
7 HECKER Marc et TENENBAUM Elie, “quel avenir pour le djihadisme ? Al-Qaïda et Daech après le califat”, études de l’Ifri, Janvier 2019
8 LEMA Luis, ““L’Administration de la sauvagerie”, manuel du parfait djihadiste”, Le Temps, 01/06/2015
9 SAYADI Abderrazak, “Terrorisme : anatomie du « Mein Kampf » djihadiste”, The Conversation, 25/03/2019
10 Remi Kauffer, La Saga des Hachémites, la tragédie du Moyen-Orient, Paris, Editions stock, 2009
11 KURHAN Caroline,Le roi Farouk, Un destin foudroyé, Paris, Editions Riveneuve, 2013
12 WARRICK Joby, Sous le drapeau noir, Le cherche midi, 2015
13 BRAUN Vincent, Comment Daech a supplanté Al Qaïda, La Libre.be, 18/11/2015
14 IDELON Gwendoline, “Al-Qaïda versus Daech : analyse comparative non exhaustive Leurs interrelations, leurs visées, leurs stratégies et leur rhétoriques djihadistes”, Dossier pour le Master 2 Expertise des conflits armés, Direction GAUTIER Louis, 2019.
15 ZEMOURI Aziz, “Risque terroriste : la France renforce sa sécurité à l'approche de la Toussaint”, Le Point, 26/10/2020

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