Russie, enseignement professionnel : qu'est-ce qui motive les jeunes ?

Une étude sur les raisons qui poussent les adolescents russes à s’orienter de plus en plus vers la voie professionnelle fait un lien avec la montée de la pauvreté.

La Russie est un des pays au monde où la part de la population passée par l’enseignement supérieur est la plus importante : selon l’OCDE, 62,1 % des Russes de 25 à 34 ans ont un diplôme de l’enseignement supérieur, et c’est encore le cas de 50,3 % pour la classe d’âge 55 - 64 ans. Pour la France, ces taux sont respectivement de 48,1 % et de 24,4 %, la différence est sensible.

La Russie apparait en bleu clair, la France en rouge dans le graphique de l’OCDE que je reproduis ci-dessous. Je n’arrive pas bien à le rendre lisible, mais il peut facilement être vu ici, et les données qu’il représente sont accessibles .

Part de la population ayant un diplôme de l'enseignement supérieur (pays de l'OCDE) © OCDE (2021), Diplômés de l'enseignement supérieur (indicateur). doi: 10.1787/31b10e14-fr (Consulté le 01 août 2021) Part de la population ayant un diplôme de l'enseignement supérieur (pays de l'OCDE) © OCDE (2021), Diplômés de l'enseignement supérieur (indicateur). doi: 10.1787/31b10e14-fr (Consulté le 01 août 2021)

Les Russes considèrent les universités et les établissements d’enseignement supérieur comme une composante de la formation professionnelle initiale. La seconde composante est l’enseignement professionnel intermédiaire.Celui comporte à son tour deux niveaux, les formations professionnelles secondaires (ППССЗ — программы подготовки специалистов среднего звена), que j’assimilerai à nos baccalauréats professionnels et à nos BTS, et l'enseignement professionnel de base, ou primaire, que je rapprocherai de nos CAP. L’orientation vers les formations professionnelles secondaires se fait après les 9ième et 11ième classes de l’enseignement général, c’est-à-dire, dans le décompte français, en fin de seconde et de terminale.

Les entreprises et les organisations patronales russes soutiennent que les équilibres entre les différentes voies de formations professionnelles ne sont pas les bons : trop de jeunes s’orienteraient vers les filières universitaires, et ce qu’ils y apprennent ne correspondrait pas à ce qui sera ensuite leur activité professionnelle, trop peu iraient vers les filières véritablement professionnelles qui répondent aux véritables besoins des entreprises.

Et de fait, ces équilibres sont en train de se modifier en Russie, et somme toutes assez rapidement. Le nombre des entrées dans les établissements d’enseignement supérieur est passé de 1,073 millions à 873 000 en 2020, celles dans l’enseignement professionnel intermédiaire se sont au contraire accrues, de 1,089 à 1,14 millions, malgré une baisse significative en 2016, et surtout, les entrées dans l’enseignement professionnel dit secondaire ont augmenté continûment, et ont atteint 900 000 en 2020 ; elles ont donc dépassé cette année les entrées dans le supérieur.

 © Daniel Mathieu - Données Ломтева Е. В.,  Бедарева Л. Ю © Daniel Mathieu - Données Ломтева Е. В., Бедарева Л. Ю

Dans l'étude à laquelle j’emprunte le graphique qui précède, E. V. Lomteva et L. I. Bedareva, deux chercheuses du Centre d’économie de la formation continue de l’Académie russe de l'économie nationale (РАНХиГС), ont cherché à identifier les causes de cette évolution, et donc à connaitre les motivations des jeunes entrant dans les formations professionnelles intermédiaires. Leur enquête a porté sur les oblasts de Sverdlovsk, Samara et Volgograd, pour prendre notamment en compte les écarts de revenu et de vitalité économique entre les différentes régions russes.

Elles ont conclu à un lien entre l’augmentation des entrées dans l’enseignement professionnel avec celle de la pauvreté en Russie, selon des modalités différentes suivant les régions : dans les régions dont la situation socio-économique est la plus favorable, une partie des jeunes choisissent d’accélérer leur entrée sur le marché du travail pour disposer plus rapidement d’un revenu. Dans les régions pauvres, où la perspective de trouver un emploi correctement payé est de toute façon plus faible, les familles ne sont plus en mesure de supporter le cout d’études universitaires, et les jeunes se contentent de l’enseignement professionnel intermédiaire.

Znak (28 juillet 2021) - Monitoring de la situation économique en Russie (juillet 2021)

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