Vaccination: que pensent les médecins russes?

Levada a mené à la fin du mois de mars, conjointement avec une des grandes associations de médecins russes, une enquête sur la perception par ces derniers de la mise en œuvre du plan de vaccination contre la covid-19 en Russie.

Le Centre Levada, du nom du sociologue Iouri Levada (1930-2006) est un organisme d’étude russe, à but non lucratif et à caractère non gouvernemental qui procède régulièrement à des études sociologiques auprès de la population russe. L’équipe de recherche du centre a été la première à mener des sondages d’opinion réguliers à travers le pays, à partir de 1988. Il a été inscrit sur la liste des « agents de l’étranger » par le ministère fédéral de la justice russe. 

Levada a mené à la fin du mois de mars, conjointement avec une des grandes associations de médecins russes, une enquête sur la perception par ces derniers de la mise en œuvre du plan de vaccination contre la covid-19 en Russie. 

L’enquête est intéressante dans sa méthode, elle s’appuie sur un réseau social fermé regroupant plus de 630 000 professionnels de santé. Un échantillon de 1850 médecins a été constitué au sein de ce réseau. Ceux-ci exercent dans 424 localités et 83 régions de la Fédération de Russie. Sur le plan statistique, l’échantillon n’est pas représentatif de la communauté médicale dans son ensemble, en revanche, selon les auteurs de l’étude, il est suffisamment nombreux pour que les différences qu’il fait apparaitre entre régions puissent être considérées comme établies.

J’extrais deux questions de l’enquête, qui en comporte plus, peut-être y reviendrais-je. La première est la suivante : « Actuellement seule 5 % de la population russe est vaccinée : quelles sont selon vous les principales causes de cette situation ? ».`

 © Daniel Mathieu - Données Levada © Daniel Mathieu - Données Levada

Comme on le voit, c’est d’abord le scepticisme vaccinal de la population qui est l’explication pour les médecins du retard pris par le plan de vaccination gouvernemental, pour 52 % des médecins. Vient ensuite le manque de confiance dans les vaccins russes, avec un score de 46 %. Il faut y voir le signe que le triomphalisme des autorités russes sur Spoutnik V n’a pas convaincu leur propre peuple. C’est peut-être parce qu’à force de mentir on en vient à ne plus être cru, et c’est bien sûr dommage pour ceux qui sont en charge des politiques sanitaires. 

La disponibilité des doses de vaccins ne vient qu’après, avec 38 %. 

Rien de très nouveau ni de très surprenant :  réserves sur la vaccination et les vaccins, problèmes de production et de logistique. On le savait déjà, dirait-on, les médecins le confirment. L’analyse des réponses par région apporte cependant des informations supplémentaires, et moins faciles à anticiper. 

Levada - Traduction Daniel Mathieu Levada - Traduction Daniel Mathieu

Les réponses sur la disponibilité des vaccins font apparaître en effet des écarts majeures entre régions, entre Moscou, où pour 64 % des médecins interrogés, il y a plus de vaccins qu’il ne faut et l’Oural, où il en manque, avec un score de 62 % en sens inverse, ou encore la Sibérie (48 % pour le « il y en a moins qu’il ne faut »). 

On touche aux inégalités entre régions russes, et, plus profondément peut-être, à la difficulté qu’ont les autorités russes à maîtriser et à administrer leur propre territoire. Il est grand, mais ce n’est pas nouveau, il n’était pas hors de portée d’y répartir de façon équilibrée les vaccins. 

On touche aussi à la spécificité de Moscou. Ville la plus éprouvée par l’épidémie, avec Saint-Pétersbourg, et c’est un argument légitime pour lui donner priorité, ville-monde aussi, ouverte sur l’extérieur, c'est beaucoup dans un pays fermé et qui ne représente finalement que 11,5 % des terres émergées. Elle pèse, économiquement et politiquement, elle est comme une menace. Et a des doses de vaccins en retour, « plus qu’il ne faut ».

Levada (1er avril 2021)

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