Russie : une procédure pour « extrémisme » lancée contre Vadim Tcheldiev.

Il s’agit d’un « dissident du Covid-19 », à l’origine de la première manifestation, non autorisée, contre le régime d’auto-isolement organisée en Russie. Elle a eu lieu le 20 avril à Vladikavkaz, en Ossétie du Nord-Alanie, dans le Caucase russe.

Vadim Tcheldiev, ancien chanteur d’opéra et activiste ossète, a été inculpé d'appels publics à l'extrémisme (article 280 du Code pénal de la Fédération de Russie). L’information a été rendue publique le 1er mai par Kavkaz realii, et a été confirmé depuis. Il aurait commencé une grève de la faim.

Vadim Tchediev avait appelé sur Telegram le 17 avril les habitants de Vladikavkaz à un rassemblement populaire pour rompre le régime d’auto-isolement. Il accusait les autorités de mentir, et affirmait que l’épidémie de coronavirus avait été inventée par elles pour violer les droits et libertés des citoyens. Un millier de personnes se sont ainsi rassemblées vers midi le 20 avril, et ont gagné la place de la Liberté, où se trouvent les sièges du parlement et du gouvernement. Elle a alors été bouclée par la police. 

Un des mots d’ordre de la manifestation était la démission du président de la République ossète, Viacheslav Bitarov.

Après diverses négociations et incidents, dont des heurts avec la police et des jets de pierre, le rassemblement a été dispersé en soirée. 13 policiers ont été blessés. 69 personnes ont été arrêtées, 14 personnes ont été incarcérées. Le 22 avril, 46 participants au rassemblement ont été condamnés à 15 jours de rétention administrative. 

Le 27 avril, les services de Rospotrebnadzor, l’agence fédérale en charge de la prévention en santé publique et de la lutte contre les épidémies, ont indiqué que 148 cas de Covid-19 en Ossétie du Nord avaient été diagnostiqués en un jour, portant à 549 le nombre de cas dans la république. Ils ont imputé cette poussée de l’épidémie à la manifestation. 

Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a été prudent dans ses commentaires, indiquant que le rassemblement de Vladikavkaz était illégal et pouvait « avoir des conséquences négatives d'un point de vue épidémiologique ». Il a ajouté que les autorités d'Ossétie du Nord devraient mieux « écouter les gens ». 

Quant à Vadim Tchediev, il a été arrêté le 17 avril à Saint-Pétersbourg pour avoir appelé à violer l’auto-isolement. Il a été transféré en Ossétie. Là, il a été incarcéré pour coups et blessures à l’encontre d’un fonctionnaire de police (Tchediev soutient que les coups ont été donnés par un autre policier pendant le transfert pour monter une procédure contre lui). Il a été également condamné le 21 avril à une amende de 75 000 roubles pour avoir mis sur Telegram des informations fausses sur le Coronavirus en Italie. La procédure pour incitation à l’extrémisme s’ajoute à celles-ci. 

Je reviens sur les nouvelles dispositions législatives proscrivant les informations mensongères sur le Covid-19, qui sont le fondement de sa condamnation du 21 avril. Elles ont été adoptées par la Douma d’État le 31 mars, et promulguées par Vladimir Poutine le 2 avril. Elles prévoient que la diffusion publique sous forme de messages inspirant la confiance d'informations sciemment fausses, ayant un impact sur le plan social, et susceptibles de porter atteinte à la santé humaine, sera punie d'une amende de 700 000 à 1,5 million de roubles. ou d’une peine d'emprisonnement pouvant aller jusqu'à trois ans. En cas de décès ou d'autres conséquences graves, l’amende peut être portée à  2 millions de roubles, et la peine d’emprisonnement à cinq ans. Ces dispositions d’exception ont commencé à être appliquées par les tribunaux, par exemple ici, à Perm. 

Elles ont eu pour origine l’inquiétude des autorités quant à l’impact dans l’opinion des discours complotistes niant l’existence du Covid-19 ou sa dangerosité, comme cela a été le cas pour le VIH. Ces thèses sont relayées, notamment, par les milieux traditionalistes, et aussi par des groupes de nostalgiques de l’URSS, et d'autres « extrémistes », et le pouvoir, du moins une grande partie de son appareil, peut se reprocher d’avoir fait entrer le loup dans la bergerie, en leur offrant avec complaisance une caisse de résonance.

Pour finir, quelques mots sur la situation épidémiologique en Russie : le 1er mai,  9623 nouveaux cas d’infection par le Covid-19 ont été diagnostiqués  124 054 personnes ont au total contracté la maladie, dont 15 013 sont rétablies. 57 patients sont morts le 1er mai, et au total 1 222 depuis le début de l’épidémie. Comme en France, ce dernier chiffre sera corrigé à la hausse, mais il est pour le moment bas, même si on prend en compte la létalité liée aux pneumonies. Le nombre total de tests a atteint 3,9 millions, dont 221 700 le 1er mai. C'est la grosse différence avec la France : plus de tests, plus de cas connus, moins de morts, du moins pour le moment, et, espérons pour eux, pour la suite aussi. 

Kommersant (31 mars 2020) - Kavkas realii (1er mai) - Meduza (1er mai) - Meduza (2 mai 2020)

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