Selon les Russes, les intérêts du pouvoir et de la société ne sont pas les mêmes

Une enquête d'opinion réalisée par le centre Levada montre que 72 % d'entre eux pensent que les intérêts des autorités et de la population ne coïncident pas. Opinion semble-t-il profondément ancrée, et dont la part de ceux qui la partagent s'accroît.

Le Centre Levada, du nom du sociologue Iouri Levada (1930-2006) est un organisme d’étude russe, à but non lucratif et à caractère non gouvernemental qui procède régulièrement à des études sociologiques auprès de la population russe. L’équipe de recherche du centre a été la première à mener des sondages d’opinion réguliers à travers le pays, à partir de 1988. Il a été inscrit sur la liste des « agents de l’étranger » par le ministère fédéral de la justice russe. 

Levada a renouvelé fin octobre 2019  une enquête qui avait été faite tous les deux ans entre 2007 et 2011, et interrompue ensuite. Intitulé État et société, elle porte sur l’opinion des Russes sur la coïncidence des intérêts des autorités (власти) et de la société (общетво). Le second concept est plus imprécis, et est explicité dans les questions en faisant référence à la population (население), et une fois au peuple (народ).

En 2019, 25 % des personnes interrogées ont répondu qu’ils pensaient ces intérêts coïncidaient (3 %  oui certainement, 22 % oui probablement) et 72 % que ce n'était pas le cas  (42 % plutôt non, et 30 % non, certainement). Le niveau des réponses négatives est élevé, et témoigne d’une défiance vis-à-vis des pouvoirs. Il reste comparable à ceux constatés en France : selon  des sondages récents, 60 % des français ont une mauvaise opinion du gouvernement, 62 % une mauvaise opinion des élus en général.

Notons cependant que la question posée par Levada est en quelque sorte objectivée par le renvoi qu’elle fait à la notion d'intérêt. Elle induit ou prend en compte une vision du système politique où l'idée de représentation du peuple est moins déterminante que celle des oppositions et équilibres entre groupes sociaux. Moins d'idéalisation de la démocratie représentative - idéalisation difficile, de toute façon, en Russie - , une pointe de lutte des classes, plus de lucidité peut-être. 

Sur le moyen terme, l’évolution la plus notable est l’augmentation des réponses négatives. Leur part était en 2007 de 62 %, et a donc augmenté de 10 points. La part des réponses positives a baissé tendanciellement, avec comme plus haut niveau 28 % (2007) et plus bas 23 % (2013), et le nombre des indécis se réduit, surtout entre les deux dernières enquêtes, passant de 9 à 4 %.

L’enquête est également intéressante par l’explicitation qu’elle donne des réponses négatives (cf. graphique). La majorité (53 % des sondés ayant répondu négativement à la 1ère question, 38 % de l'ensemble des personnes interrogées) de ceux qui considèrent que les intérêts des autorités et de la société divergent l’expliquent ainsi par le fait que « les autorités vivent aux dépens de la population et se soucient peu de la façon dont le peuple vit ». Deux autres des explications données sont aussi fondées sur le constat d'une divergence d'intérêt : « les autorités et la population ont toujours des objectifs différents » (11,5 % des personnes interrogées), et « les intérêts de la population et de la société ne coïncident que dans les périodes critiques où le pays est en danger de mort » (7,9 % des personnes interrogées). L'explication selon laquelle il n'y a pas de retour d'information satisfaisant vers ceux qui prennent les décisions, qui renvoie à l'idée de représentation, pèse moins que les trois précédentes (13,7 % de l'ensemble des réponses). 

Voir dans ceux qui détiennent le pouvoir des prédateurs est finalement peu surprenant au vu de l'histoire russe. L’étonnant est que le nombre de ceux qui le pensent s’accroisse encore.

 © Daniel Mathieu, données Levada © Daniel Mathieu, données Levada

 Levada (28 novembre 2019)

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