Travail social et territoire au bord du lac Onega

Comme un récit de voyage, celui d'un déplacement en Russie dont l'objet était aussi d'apprendre à connaitre ce qu'est l'action sociale et le rural en Russie.

Il y a an et un jour, presque au terme des fonctions que j'ai exercées en Russie, j'ai eu l'occasion de me rendre à Vytegra, dans le nord de la Russie. Un des seuls qui m'ait fait sortir de ces grandes — énormes — villes russes, qui n'ont pas d'équivalent en France. J'ai ensuite répondu à un appel à contribution des Cahiers du travail social de Franche-Comté sur le thème « développement social et territoire ». Je reproduis ici, avec quelques illustrations supplémentaires, l'article que cette revue a bien voulu publier, dans son n° 94.

Auteur de ces lignes, je ne suis pas un professionnel du travail social. Je ne suis pas non plus chercheur ou spécialiste du sujet. Haut-fonctionnaire du ministère du travail, je ne suis intervenu dans ce domaine, dans le cadre de son activité professionnelle, qu’au titre de la mise en œuvre de la politique de l’emploi, en premier lieu en déployant les contrats aidés dans le secteur non marchand, et en particulier dans les établissements sociaux et médico-sociaux, en second lieu en pilotant des dispositifs d’accompagnement vers l’emploi combinant insertion sociale et insertion professionnelle.

Agir ainsi dans ce segment à l’intersection des politiques sociales et de l’emploi, quelle que soit l’importance des enjeux qui s’attachent à leur articulation, ne m’a toutefois donné qu’une vision partielle de l’action sociale. Je pense cependant pouvoir contribuer à une réflexion sur le rapport que le travail social entretient avec le territoire, sur la base de ce que j’ai observé en Russie pendant quatre années comme conseiller pour les affaires sociales à l’ambassade de France en Russie, et responsable de son service des affaires sociales.

Un point de vue, singulier, sur le travail social en Russie

Pendant ces quatre années, le service des affaires sociales a eu trois priorités dans la construction de coopérations entre la France et la Russie : la prévention et la lutte contre l’infection par le VIH/sida, les violences conjugales, le handicap. Dans le champ de l’action sociale, la question de la prise en charge de la dépendance, et celle de la lutte contre la pauvreté ont également pris une place importante.

Notre action s’est inscrite dans des partenariats forts, avec notamment l’Union des travailleurs et des éducateurs sociaux de Russie, présidée par Antonina DACHKINA, l’Institut du travail social de la ville de Moscou, l’Institut de la politique sociale de l’École des hautes études en sciences économiques, le ministère de la protection sociale de la population de l’oblast de Vologda et le ministère fédéral du travail et de la protection sociale.

Le service des affaires sociales a pu se déplacer dans les régions russes, et visiter, seul, ou en accompagnant des hôtes français, plus d’une vingtaine d’établissements sociaux et médico-sociaux. Il est intervenu, a organisé ou suscité l’intervention d’experts français dans une trentaine de rencontres et d’évènements en Russie, un des points d’orgue en ayant été la participation française au 1er congrès des travailleurs sociaux de Sibérie, en avril 2019, avec des communications de Nicole MATHIEU, directrice de recherche émérite au CNRS, membre de l’Académie française d’Agriculture, sur le travail social en milieu rural en France, d’Alena KISIALOVA, aide-soignante à l’EPHAD de la Maison russe, à Sainte-Geneviève des Bois, sur la prise en charge des démences séniles en France, de Daria MAMONTOVA, conseillère-adjointe pour les affaires sociales à l’ambassade, sur la stratégie française de lutte contre la pauvreté, et de moi-même. Un autre moment charnière a été la participation en 2016 de Louis GALLOIS, président de la FNARS, au congrès de l’Union des travailleurs et des éducateurs sociaux commémorant le 25ième anniversaire du travail social en Russie.

Le service a également organisé plusieurs missions d’experts russes en France sur des thèmes relevant du travail social, notamment :

- la politique familiale et de l’accueil des jeunes enfants, en juin 2016, avec la participation de Svetlana PETROVA, actuellement vice-ministre du travail et de la protection sociale de la Fédération de Russie, et de Larissa KAMANINA, ministre de la protection sociale de l’oblast de Vologda.

- la prise en charge de la déficience intellectuelle et du handicap psychique, en mars 2017, avec la participation d’Anjelika MAYSTER, ministre de la politique sociale de l’oblast de Kaliningrad, d’Andreï ZLOKAZOV, ministre de la politique sociale de l’oblast de Sverdlovsk, et de Marina ILINA, directrice exécutive de l’Union des travailleurs et des éducateurs sociaux de Russie.

 - les services à domicile aux personnes âgées dépendantes en juin 2018 avec encore Svetlana PETROVA et Lilia OVTCHAROVA, directrice de l’Institut de la politique sociale de la Haute école de science économique de Moscou.

- l’action des conseils départementaux dans le champ des solidarités, en mars 2019, dans le cadre d’une nouvelle mission de Larissa KAMANINA, en même temps que des représentants du ministère de la santé de l’Oblast de Vologda.

- l’accès à l’emploi des jeunes handicapés, en juillet 2019, avec une délégation volontairement composée de cadres de services, d’établissements et d’associations intervenant dans ce champ, sans représentation politique, mais avec le soutien de la ville de Moscou.

La question de la place des associations dans le système d’action sociale français été traitée à plusieurs reprises, notamment lors d’une conférence organisée avec Ielena TOPOLEVA, présidente de la commission du développement du secteur non-commercial et du soutien aux associations à vocation sociale de la Chambre sociale de la Fédération de Russie, et devant laquelle Geneviève GUEYDAN, ancienne directrice de la CNSA, est intervenue.

La participation du service des affaires sociales à ces missions et évènements, leur préparation, l’analyse des questionnements russes nous ont apporté une connaissance sui generis de ce que sont l’action sociale et les services sociaux en Russie. Et aussi la conviction que ce champ est un espace de transformation profonde et de prise de responsabilité administrative et citoyenne face aux enjeux sociaux. Que celles-ci se construisent au niveau régional, plus précisément à celui des sujets de la Fédération de Russie, qui sont en charge des politiques sociales. Que le travail social est ainsi en Russie un levier de démocratisation sociale, dans un pays où une démocratisation politique semble incertaine.

Il s’agit d’une intuition plus qu’une hypothèse, non étayée par un matériau de recherche. Elle a néanmoins directement inspiré notre action et notre stratégie : au regard des intérêts de la France et des objectifs de sa diplomatie, action sociale et travail social sont un champ sur lequel nous devons être présents, pour en faire une partie intégrante future du socle des relations entre la France et la Russie.

L’oblast de Vologda

Le catalyseur de cet article et le principal matériau utilisé pour répondre aux problématiques de l’appel à contribution des Cahiers du Travail Social sur le thème du développement social et du territoire est un déplacement du service du 7 au 9 août 2019, pour visiter et échanger avec la direction du centre d’action sociale du raïon de Vytegra, dans l’oblast de Vologda, à 800 km de Moscou et 420 de Saint-Pétersbourg, dans le nord de la Russie européenne.

À l’origine de ce déplacement, des relations plus étroites que pour d’autres régions entre l’ambassade de France et l’oblast de Vologda, et avec sa ministre de la protection sociale de la population, qui avait notamment participé à deux des missions d’experts évoquées ci-dessus.

Les sujets de la Fédération, appelés improprement « régions » dans cet article, et dont fait partie l’oblast de Vologda, ont en Russie des compétences étendues dans le champ de la protection sociale. Ils les exercent dans un cadre normatif fixé par le niveau fédéral, mais prévoyant des possibilités d’adaptation à leur niveau, notamment pour élargir les publics bénéficiaires de l’action sociale. Ils doivent également agir en référence à des stratégies thématiques préparées par le ministère du travail et de la protection sociale, et approuvées par le président du gouvernement. Leurs marges de décision et d’action sont réelles, mais limitées en pratique par leurs ressources budgétaires. Les échanges d’informations et de pratiques entre régions sont effectifs, et la méthode de l’expérimentation de nouvelles procédures dans certaines d’entre elles, débouchant sur un bilan et le cas échéant sur la reprise du dispositif dans d’autres, est régulièrement appliquée.

Après ce rappel sommaire de la dynamique administrative, quelques mots, forcément lacunaires, pour esquisser le paysage social dans lequel se déploient ces politiques : il est en premier lieu caractérisé par la pauvreté d’une large part de la population. Environ 13 % de celle-ci n’atteint pas le minimum vital, fixé à 11 185 roubles au deuxième trimestre 2019 (157 euros). Presque 40 % avait en 2018 un revenu inférieur à 20 000 roubles (285 euros).

Cette pauvreté massive s’inscrit dans le cadre d’un système d’emploi informel et n’est pas, à la différence peut-être de la situation française, source d’exclusion. Les aides sociales, d’un montant limité, mais préservées, et qui couvrent un champ assez large, notamment l’aide aux familles, y contribuent. Les modes opératoires de l’action sociale restent fondés sur une approche de réponse aux besoins par la fourniture de services sociaux, assurée par des établissements relevant de l’administration, mais également par des associations, dont le développement est souhaité et accompagné par les régions. Le système de sécurité sociale, assurance maladie, retraites, compensation du handicap, mis en place dans des conditions chaotiques dans la crise économique et sociale des années 1990, fonctionne maintenant de façon fiable, avec des financements stabilisés.

Dans ce contexte russe, la politique sociale de l’oblast de Vologda, dont la situation économique est plutôt favorable, fait référence pour le niveau fédéral et pour les autres régions. Elle se caractérise par son sérieux, sa continuité, son inventivité, son ouverture et le parti tiré des expériences étrangères.

Pour des raisons de proximité, ces échanges internationaux ont plutôt eu lieu avec les pays nordiques, les références à la Charte sociale du Conseil de l’Europe sont également fréquentes et structurantes, mais l’expérience française est également prise en considération. Larissa KAMANINA indique avoir mis en place sur cette base dans l’oblast le « contrat social » (contrat d’engagement réciproque) avec les bénéficiaires des aides sociales. Plus récemment, un dispositif inspiré de celui des assistantes maternelles françaises, qui avait été un des points abordés dans la mission d’experts de juin 2106, a été expérimenté à Tcherepovets, deuxième ville de l’Oblast, et est en cours de généralisation.

Vytegra

Vytegra est une ville de 10 000 habitants, située à proximité du lac Onega, sur le canal Mariinsk, un des maillons du réseau de navigation fluviale qui relie Saint-Pétersbourg à la Volga. Sa population est en légère régression depuis un pic de 12 900 habitants atteint en 1989-1992. Le raïon lui-même, d’une superficie de 13 000 km2, compte 25 000 habitants (contre 35 500 en 2006), avec une baisse de sa population plus marquée que pour son chef-lieu.

Il est traditionnellement caractérisé par sa nature « plus claire, plus fleurie, plus belle », inspirant des vers du poète Nikolaï KLIOUÏEV, qui y est né et y a vécu. Son autre spécificité est, selon la directrice du centre d’action sociale, un certain dynamisme économique, qui fait qu’il y a de l’emploi, dans deux secteurs d’activité : le bois (coupe et transformation) et les activités liées au lac et au canal, notamment la pêche. La part de la population au-dessous du minimum vital serait supérieure à la moyenne fédérale (15 %), mais cet écart ne serait pas significatif, les habitants tirant facilement des ressources de l’emploi informel.

Cette présentation optimiste appelle sans doute à être nuancée. Dans les échanges que nous avons eus, la mention de la dépopulation des campagnes d’un raïon rural est récurrente. Une étude comparée du potentiel de main d’œuvre des raïons de l’oblast de Vologda signale un taux de mortalité de la population en âge de travailler presque le plus élevé de la région, un niveau faible d'éducation et l'absence de flux migratoire, et place Vytegra en 25ième position sur les 26 raïons.

Le centre d’action sociale de Vytegra (de son intitulé exact Centre polyvalent d’action sociale de la population du raïon de Vytegra,
, site internet : кцсон.вытегор.рф) est dirigé par Ielena VIKOULIEVA, qui nous a accompagnés avec une disponibilité et une compétence remarquables pendant la presque totalité de notre déplacement à Vytegra.

C’est un établissement rattaché directement au ministère de la protection sociale de l’oblast. Il emploie 71 personnes, et est divisé en trois pôles : services à domicile, services sociaux d’urgence, et travail avec les familles et les enfants. Les bénéficiaires de ses services sont principalement des personnes âgées, des adultes ou des enfants handicapés, des familles d’accueil ou d’adoption d’un enfant, des familles nombreuses, pauvres, monoparentales ou autre.

Espace de jeux pour enfants handicapés du centre d'action sociale de Vytegra © Комплексный центр социального обслуживания населения Вытегорского района Espace de jeux pour enfants handicapés du centre d'action sociale de Vytegra © Комплексный центр социального обслуживания населения Вытегорского района

Son budget 2018 était de 27,9 millions de roubles (390 000 euros environ), dont 26,3 sont financés par l’oblast, et 1,6 par les usagers, au titre de la facturation de services. 5,3 millions de subvention de l’oblast sont fléchées sur des programmes prioritaires, par exemple le temps libre et les activités culturelles des personnes âgées. Le salaire moyen mensuel des personnels du centre est de 27 671 roubles (390 euros).

Le centre a principalement une activité de production de services, répondant directement aux besoins des usagers, y compris de base. Les prestations du pôle services à domicile, par exemple, comprennent la fourniture d’eau ou de bois de chauffage à ceux qui n’y ont pas accès, l’accompagnement à la polyclinique pour des soins, des sorties à l’extérieur ou la consultation d’un psychologue. Le centre organise également différentes activités de socialisation et de réadaptation fonctionnelle, notamment pour des personnes handicapées, et des programmes, notamment de formation, spécifique aux personnes âgées et aux familles adoptantes (école de l’adoption). Le service des aides sociales d’urgence prend en charge l’établissement de documents d’identité et l’accès au droit, la fourniture de vêtements ou de chaussures et de nourriture ou l’aide psychologique. Il est également compétent pour l’établissement des contrats sociaux.

Cette offre de service évolue de plus rapidement, avec par exemple en 2018 le cas de placement dans une famille d’accueil d’une personne âgée.

Territoire et travail social.

Le choix de méthode fait pour répondre, pour ce qui concerne le territoire de Vytegra, aux questions soulevées par l’appel à contribution des Cahiers du Travail Social, a été de les évoquer dans le fil de nos échanges. Les réponses de nos interlocuteurs, s’agissant de la connaissance des publics, de la prise en compte de la situation individuelle de la personne et de l’adaptation des services à ses besoins, ou de la construction et de la continuité des parcours, ont été parfois dérangeantes pour notre propre organisation.

L’idée d’un risque d’incohérence dans le fonctionnement de l’action sociale les a ainsi surpris, et leur est étrangère. Ils considèrent qu’il appartient à leur centre d’organiser et de mettre en œuvre l’ensemble de l’action sociale dans le raïon de Vytegra, qu’il le fait conformément à sa mission, et que la cohérence de son action sur ce territoire fait tautologiquement partie de cette mission.

Faut-il y voir une cécité synonyme de cloisonnements ignorés ? Cela ne semble pas être le cas. Dans la vision qu’elle exprime, la direction du centre met bien en avant ses relations avec son environnement, et son ouverture à d’autres professionnalités.

Elle situe ainsi son action dans un cadre, juridique et budgétaire, et fait référence à la programmation du ministère de la protection sociale de l’oblast, qui fait une animation et un suivi serrés de l’action de ses structures territoriales. Son activité est aussi encadrée par d’autres décisions, comme les reconnaissances de la qualité de personne handicapée et les décisions d’orientation prises par une commission dépendant du ministère fédéral du travail et de la protection sociale et constituée au niveau régional.

Le centre sait interagir dans les situations complexes avec d’autres administrations, et notamment avec les services de police, dans des cas de violences domestiques. Il a également en tant que de besoin des relations avec la commission de l’éducation du raïon, les établissements de soins et la commission de tutelle. Il dispose manifestement, au niveau de ses référents territoriaux, des contacts et des savoir-faire relationnels nécessaires.

Il implique des associations et des bénévoles dans son action, par exemple dans les permanences qu’il assure là où il n’a pas d’implantation fixe.

Il s’appuie sur la pluridisciplinarité de son équipe, mais a aussi l’habitude, comme le montre la description qu’il fait de ses méthodes de conduite de projet, d’avoir recours à des experts extérieurs, d’autres régions ou d’autres administrations, et d’envoyer ses travailleurs sociaux dans des formations ciblées.

Bref, il y a bien les éléments d’un système, mais il est perçu et présenté comme organisé et cohérent, là où nous parlons vite de dispersion et d’éclatement.

Une autre prise de distance avec le questionnement français porte sur la connaissance du territoire. La réponse de nos interlocuteurs invalide en fait la question posée : elle est qu’ils connaissent les bénéficiaires de l’action sociale, ceux qu’ils suivent et ceux qui sont potentiellement bénéficiaires de leurs services. Du territoire au bénéficiaire, du concept à la personne, il y un déplacement qui n’est pas sans portée.

Cette connaissance des bénéficiaires s’exprime d’abord par le rappel de leur nombre, pour les différents dispositifs (en 2018, 236 bénéficiaires des services à domicile, 339 personnes âgées en patronage, 204 avec lesquels a été conclus un contrat social, 153 personnes handicapées, dont 10 complétement dénuées d’autonomie, …). Questionnés sur les chiffres, nos interlocuteurs n’ont jamais été pris en défaut. Ils ne s’y arrêtent cependant pas, et illustrent leurs réponses par des exemples individuels décrits avec précision.

Elle est aussi présentée comme la résultante d’une organisation où les usagers ont la possibilité d’accéder facilement aux services du centre et où celui-ci va au-devant d’eux.

Le pôle services sociaux d’urgence reçoit sans rendez-vous, les travailleurs sociaux se rendent régulièrement dans les familles dont ils assurent le suivi, dans le cadre de tournées, le centre dispose de référents territoriaux dans les zones les plus peuplées, et organise des permanences dans celles dans lesquelles cette implantation n’existe pas, …

C’est d’ailleurs le pôle services sociaux d’urgence qui anime l’action des référents territoriaux, les réunit, consolide les informations individuelles et les signalements qu’il fournissent. Les professionnels rattachés à ce pôle ont la qualification de « spécialistes du travail social », une formation universitaire et un niveau de responsabilité plus élevé. Cette organisation maillée prend ainsi en charge ce que nous appelons diagnostic, individualisation ou construction de parcours.

Illustration 1 : carte du raïon (les lieux d’implantation des référents territoriaux sont soulignés en rouge). © Daniel Mathieu Illustration 1 : carte du raïon (les lieux d’implantation des référents territoriaux sont soulignés en rouge). © Daniel Mathieu

La conception du travail social mise en avant par la direction du centre va dans le même sens : le maître mot est de gagner la confiance de l’usager, qui livre ainsi des éléments sur sa situation. L’action du centre s’organise autour de la relation avec les familles, et apporte une information globale, intergénérationnelle, des enfants aux grands-parents.

Les questions sur la construction des parcours sont resituées dans un cadre plus simple, celui de l’adaptation de la prestation du centre à la situation de la personne, et donc de l’organisation d’un suivi permettant de connaître cette situation et son évolution.

Cette volonté d’individualisation ne fait pas obstacle à des démarches plus collectives, comme le montre le montage par le centre d’un projet d’appartement école de la vie quotidienne pour les jeunes handicapés, faisant le bilan d’un projet antérieur et discuté avec les familles sur la base de leurs besoins.

La relation entre travail social et territoire à Vytegra se caractériserait donc, si nos constats sont exacts, par :

- une organisation simple, probablement source d’efficacité, où il y a unité d’action et unité de lieu : le centre d’action sociale porte la responsabilité de la mise en œuvre de l’action sociale sur son territoire.

- une connaissance des usagers fondée sur une relation directe et proactive avec eux.

Ce résultat reste fragile, dans la mesure où il s’appuie essentiellement sur les déclarations des cadres du centre. Il appelle à être étayé par d’autres types d’études et des éléments plus factuels. Ils le nuanceraient certainement. Mais l’interpellation qu’il adresse à l’organisation française, laissant penser que l’analyse de notre complexité se perd dans cette complexité, nous reste de toute façon utile.

Travail social et développement social

Le questionnement central de l’appel à contribution est celui du développement social, en tant qu’il peut s’appuyer sur un projet porté par l’ensemble des acteurs, et notamment les services sociaux. Plusieurs programmes et mode opératoires mis en œuvre par le centre d’action sociale de Vytegra se rattachent à cette problématique. Leur objectif est de construire du lien social, ou de « faire société », pour reprendre les termes de l’appel à contribution.

C’est le cas des programmes en direction des personnes âgées du centre. Ils se rattachent à la stratégie en faveur des citoyens des générations aînées adoptée par le gouvernement fédéral en 2016, reprise par l’oblast de Vologda, autour du concept de « longévité active ». Elle s’est traduite par la création au sein du centre d’action sociale du centre Забота (Sollicitude).

Celui-ci développe des activités sociales, physiques et culturelles à l’intention des personnes âgées isolées, organisés avec l’association des vétérans. Ce mode d’intervention n’a pas d’originalité particulière, et se situe certainement dans le prolongement de pratiques collectives traditionnellement russes ou soviétiques. Il a été réactivé depuis deux ans, et combat l’isolement des ainés, en particulier dans les zones rurales perdant leurs habitants. Le centre associe également les personnes âgées volontaires, comme bénévoles, à une partie de ses activités, notamment quand ses « brigades mobiles » se rendent sur le terrain.

Le centre développe d’autres interventions créant ou reconstituant du lien social : centre de vacances pour les enfants des familles pauvres, avec des activités sportives et récréatives, mais aussi des travaux d’intérêt collectif, accompagnement d’un groupe de jeunes en rupture sociale, ….

Le club «Берег радости» (Rive de joie) poursuit ce même objectif pour de jeunes handicapés mentaux adultes. Sa création est partie du constat qu’une dizaine d’entre eux, sans activité, tous détenteurs d’une allocation, vivaient dans un isolement presque complet. Le projet a été monté après des échanges avec les familles. Il consiste en l’organisation régulière d’activités physiques, éducatives ou de découverte, encadrées par un travailleur social du centre et s’appuyant sur les ressources de son environnement (musées, ...). Dans la présentation qui en est faite par le centre, l’objectif poursuivi est bien de rétablir la possibilité pour les jeunes de communiquer entre eux et avec d’autres.

Le club devrait trouver, sous l’impulsion de l’oblast, un prolongement avec la mise en place d’une structure chargée du placement des personnes handicapées sans activité, et portant en l’absence de solution externe des emplois comparables à ceux du secteur protégé en France.

Ces formes d’accompagnement ont leur équivalent en France, et leur mention vaut surtout rappel de l’évidence que le développement social passe par les relations sociales et la communication entre personnes. Une différence importante par rapport à nos pratiques est cependant que leur mise en place est assurée à Vytegra directement par le centre, qui s’appuie pour cela sur ses travailleurs sociaux.

Il ne s’agit pas d’une défiance vis-à-vis des associations, que les administrations fédérales et régionales entendent soutenir. À ce stade, ces « opérateurs » sont encore absents du territoire. Le centre veut faire et peut faire, il dispose du savoir-faire, ou il sait se le créer. Il fait, donc, du « développement social »

Contrat social et développement, durable

Le « contrat social », que l’on peut traduire par contrat d'engagement réciproque a été introduit dans la législation russe en 2012. Il est conclu entre un bénéficiaire de l'aide sociale (une personne ou une famille vivante au-dessous du seuil de pauvreté) et un service public en charge de l'action sociale. Il prévoit le versement à l'usager d'une aide financière, en une seule fois ou mensuellement, pendant au plus un an, ainsi que l’utilisation de cette aide dans le cadre d’un plan individuel de réadaptation/réinsertion sociale.

Les engagements consistent le plus souvent à lancer ou développer une activité économique ou professionnelle : achat d’équipements, d’outils ou d’animaux pour une exploitation agricole, parfois aussi engagement des démarches administratives pour être autoentrepreneur.

Les actions de formation ou d’appui à la recherche d'emploi sont plus rares, et certaines régions ne considèrent pas les chômeurs comme éligibles au contrat.

Les services sociaux versent l’aide, mais assurent aussi un accompagnement de l'usager, une coordination des actions du plan et le contrôle de la bonne utilisation de la subvention. L’objectif, pour les deux parties, est de créer une source durable de revenu supplémentaire pour le ménage et donc de le faire sortir de la pauvreté. Les engagements du bénéficiaire démultiplient l’aide financière de la région. Celle-ci, sauf dans le cas de familles de huit enfants ou plus, est plafonnée à 36 000 roubles (500 euros) et en moyenne de 19 000 (260 euros).

Sur l’initiative du centre d’action sociale de Vytegra, nous avons été invités avec la ministre dans la famille d’Ida et Alexandre Chlianine, bénéficiaire à trois reprises d’un contrat social, pour en faire avec eux le bilan. Ils résident avec leurs enfants dans le hameau de Pirogovo, à 34 km de Vytegra, dans la colonie rurale d’Adomski. Celle-ci a 2500 habitants, avec un habitat dispersé : 2 familles seulement résident à Pirogovo. Le couple s’y est installé en 2005. Le père est ouvrier dans une scierie, la mère travaille dans un magasin de la colonie.

Illustration 2 : à Pirogovo, de gauche à droite : Ielena Vikoulieva, Larissa Kamanina, Alexandre Chlianine, Ida Chlianina, la mère d’Alexandre. © Daniel Mathieu Illustration 2 : à Pirogovo, de gauche à droite : Ielena Vikoulieva, Larissa Kamanina, Alexandre Chlianine, Ida Chlianina, la mère d’Alexandre. © Daniel Mathieu

La réhabilitation de leur habitation, du jardin et des prés qu’ils exploitent a été difficile, le hameau est isolé, et les enfants ont 7 km, ou 5, l’hiver, par la rivière gelée, pour aller à l’école, mais ils expriment leur satisfaction de s’être installés là et le sentiment d’une vie agréable. Ils cultivent un jardin, deux champs de pommes de terre, dont un chez la mère d’Alexandre, qui habite à proximité, et élèvent des volailles, un cochon et vingt brebis.

Le couple a conclu des contrats sociaux en 2013, 2014 et 2018. Le premier a servi à acheter un bélier reproducteur, et à constituer un troupeau, le 2ième à réparer l’étable, le 3ième à acheter les volailles. Ils ont permis plus d’auto-suffisance pour l’alimentation, éviter d’avoir à acheter de la viande, et dégager un petit revenu (la vente d’une brebis représente 5000 roubles). La famille dispose de plus d’argent pour les vêtements, et l’aide sociale n’a plus à leur en donner. La discussion dérive ensuite sur la proposition faite au couple d’adopter un enfant, qu’il n’écarte pas. 

L’échange est un moment fort et paisible. Le récit de la mère d’Alexandre, qui retrace avec sa vie les transformations du territoire dans lequel elle a vécu (« il y avait plus de gens ») l’est également. Même ce qui est dit est sans doute biaisé par la présence de la ministre et d’un conseiller de l’ambassade de France, tout illustre la relation de confiance que le centre pense avoir avec les bénéficiaires, et une certaine efficacité.  S’il y a mise en scène (rien ne l’a laissé penser), elle ferait au moins la preuve de l’importance attachée à cette vision de l’action sociale.

De façon moins subjective, l’exemple montre aussi que les contrats sociaux et l’action sociale pénètrent le champ économique en milieu rural, et contribuent au maintien et au développement de micro-activités agricoles, autonome de leur environnement.

Ils l’inscrivent également cette dimension dans une logique de développement ancrée dans le territoire et économe de ressources. L’absence d’engrais chimiques est par exemple revendiquée comme une bonne pratique par Ida Chlianine. En revanche, la famille passe entre une à deux semaines par an à faucher le foin de ses brebis, elle préférerait disposer d’un tracteur, mais s’en passe, car c’est trop cher, de même qu’une vache « c’est trop de travail ».

Dans l’utilisation pragmatique qui en est faite, le « contrat social » peut ainsi construire à Pirogovo d’autres modèles économiques et du développement durable.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.