Mortalité maternelle, où en est la Russie ?

L’année 2020 a été marquée par une remontée de la mortalité maternelle en Russie, probablement à cause de la pression que l’épidémie de Covid-10 fait peser sur le système de santé.

Un billet statistique et un peu paresseux aujourd’hui. Il me permet tout au moins de donner quelques informations sur un sujet pour lesquelles les comparaisons internationales sont rares, puisqu’il n’existe pas de statistiques internationales, je l’ai découvert avec surprise.

Le sujet, c’est la mortalité maternelle. La définition qui en est donnée par l’OMS est la suivante : il s’agit du « décès d’une femme survenu au cours de la grossesse ou dans un délai de 42 jours après sa terminaison, quelle qu’en soit la durée ou la localisation, pour une cause quelconque déterminée ou aggravée par la grossesse ou les soins qu’elle a motivés, mais ni accidentelle, ni fortuite ». Le taux de mortalité maternelle correspond quant à lui au nombre de décès maternels pour 100 000 naissances vivantes.

La santé maternelle est une des cibles des Objectifs de développement durable (ODD) de l’ONU. Ils prescrivent, d’ici à 2030, faire passer le taux mondial de mortalité maternelle au-dessous de 70 pour 100 000 naissances vivantes. La Russie, comme beaucoup d’autres pays, a déjà atteint et dépassé cet objectif, comme le montre la carte suivante, que j’emprunte à un rapport de l’OMS, il est ici, avec une version plus lisible de la carte page 4.

 © OMS © OMS

Ces données sont des estimations. Je reviens à ma première réaction, d'étonnement de ce que, au moins dans les pays qui disposent d’un appareil statistique solide, on ne soit pas capable de produire une série annuelle de la mortalité maternelle. Les estimations et les modélisations sont des outils bien pratiques pour la santé publique, ils permettent de toujours pouvoir glisser un commentaire, avec une plus ou moins grande marge d’erreur, je ne suis pas sûr que la méconnaissance des situations individuelles qu’ils révèlent ne soit pas un obstacle à la compréhension et à l'action : comme le disait magistralement Renaud Piarroux dans un interview au monde au début de l’épidémie de Covid-19 à Paris, « on transforme les cas en points et je ne sais pas faire porter un masque à un point, ni l’aider à protéger ses proches ».

Comparons, cependant, le résultat de ces estimations, et regardons la situation de différents pays appartenant à cette catégorie privilégiée où le taux de mortalité maternelle est compris entre 0 et 19 pour 100 000. Elle est finalement assez hétérogène.

Elle comprend la Russie, avec un taux estimé de 17 pour 100 000 naissances vivantes en 2017, dans une position plutôt, donc, moins favorable. Mais la baisse est très forte par rapport à l’estimation pour l’année 2000 (56). Pour la France, ces chiffres sont inférieurs, respectivement de 8 et 10. Certains pays d’Europe sont dans une position bien meilleure, par exemple l’Italie et la Norvège, avec un taux de mortalité maternelle de 2 en 2017, ou la Grèce et la Finlande, avec un taux de 3. L’écart avec la Russie est donc significatif.

Et le cas de la République de la Biélorussie, avec un taux estimé à 2, ou de la République tchèque et de la Pologne, avec un taux de 3, montre que la mortalité maternelle a été presque complètement maîtrisée dans des pays qui appartenaient aux Pacte de Varsovie. Dans un autre sens, signalons que le taux de mortalité maternelle des États-Unis (19) est supérieur à celui de la Russie, et qu’il augmente : il était estimé à 12 en 2000. Mais la Russie est un pays d’Europe, c’est dans notre continent qu’elle doit partager son expérience.

Il n’y a pas dans les statistiques françaises de série annuelle de la mortalité maternelle. L’Inserm et Santé publique France procèdent cependant régulièrement à une enquête nationale confidentielle sur les morts maternelles (ENCMM). La dernière publiée porte sur la période 2013-2015, le lecteur pourra la trouver ici, et même une synthèse . Le nombre de morts maternelles qu’elle recense dans cette période est de 262. On y comprend à sa lecture les limites d’une statistique annuelle, du fait de la sous déclaration (mais comment peut-il y avoir sous déclaration dans un pays moderne de cette cause de décès) et on y apprend notamment :

- que des progrès sont encore possibles, car plus de la moitié des décès maternels sont considérés comme probablement ou possiblement évitables et dans deux tiers des cas, les soins dispensés n’ont pas été optimaux ;

- que la mortalité par hémorragie obstétricale a été divisée par deux en quinze ans ;
- que les suicides sont devenus la deuxième cause de mortalité maternelle, pour plus d’un décès sur 10 ;

- que la mortalité des femmes migrantes est plus élevée que celle des femmes nées en France.

Il n’existe pas, à ma connaissance, de travaux comparables dans le cas de la Russie, mais une série est publiée par Rosstat. On la trouve dans le graphique suivant, je n’ai porté le taux de mortalité maternelle qu’à partir de 2010 pour qu'il soit plus lisble. Entre 1970 et 2000, les données sont décennales puisquinquennales, ce qui accentue visuellement la baisse constatée dans cette période. Elles sont ensuite annuelles.

 © Daniel Mathieu - Données Rosstat © Daniel Mathieu - Données Rosstat

La baisse est considérable. La Russie est passe d’un taux de mortalité maternelle de 105,6 en 1970 à 39,7 en 2000 (pour une estimation de l’OMS de 56). En 2017 il atteint 8,8 (pour une estimation de l’OMS à 17). Il s’est stabilisé depuis, et remonte à 11,2 en 2020, année où, pour donner un chiffre absolu, il y eu 161 morts maternelles en Russie.

J’ai plutôt tendance à croire au sérieux de ces chiffres. Ils confirment de toute façon et la baisse tendancielle, et le retard qu’à la Russie par rapport à d’autres pays d’Europe. La réduction de mortalité maternelle est pourtant une des premières priorités du ministère fédéral de santé. Quant à la hausse constatée en 2020, il est difficile de ne pas faire l’hypothèse d’un lien avec l’épidémie de Covid et la désorganisation du système de santé russe qui en a résulté.

Rostatt (juillet 2021)

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