Nous avons été informés en France, notamment, par cet article du Monde, aussi par RFI, que j’aime bien à citer, de la catastrophe survenue dans la mine Listviajnaïa, dans le bassin minier du Kouzbass, lui-même situé dans le sud de la Sibérie, dans l’oblast de Kemerovo. Depuis, peu de choses, l’émotion, s’il y a eu une en Occident, est retombée. Nous n’avons plus de mineurs, les solidarités ouvrières sont distendues, la Sibérie est loin.
Signalons cependant l'article très complet de Petr Kozlov publié le 1er décembre par BBC News. Mais il est en russe, de même que ce reportage video qui en fait partie, et que j’insère ci-dessous.
J’utilise cependant des sources russes, Tass et RBK principalement, pour revenir dans ce billet sur ce drame d'un autre siècle.
L’accident s'est produit dans la matinée du 25 novembre. Il y avait 285 personnes dans la mine, 239 d'entre elles ont été remontées à la surface. À la tombée de la nuit, les 46 mineurs restés dans la mine étaient tous portés disparus. Cinq secouristes, qui participaient aux opérations de sauvetage et qui ne sont pas remontés à la surface après leur interruption en raison du danger, sont également morts, ce qui porte le nombre des décès à 51. Au 5 décembre, on comptait en plus 106 blessés, dont des intoxications au monoxyde de carbone. 10 de ces blessés étaient encore hospitalisés, à cette même date.
Selon les premiers éléments disponibles, l’origine de l’accident est une explosion dans une galerie de ventilation suivie d’un incendie. Les mineurs remontés à la surface ont déclaré avoir entendu la déflagration et senti le passage de l’onde de choc. Il s’agit d’une explosion de méthane (un coup de grisou, dans le vocabulaire de Germinal), comme cela a été confirmé par le parquet général de Russie, chargé de l’enquête.
L’accident est à l'évidence directement lié à de nombreuses violations de la réglementation minière et des règles de sécurité, qu’un contrôle, resté sans suite, de l’inspection des mines avait encore récemment mis en évidence : retard dans la modernisation des équipements, non conformité des installations électriques, non conformité des détecteurs de méthane, absence de système de localisation des mineurs dans la mine,… soit au total une centaine d’observations.
De nombreux témoignages indiquent que les détecteurs de méthane étaient trafiqués et que leurs capteurs étaient entourés de ruban adhésif afin de sous-estimer la concentration en gaz. Et surtout, alors qu’il était connu, sur la base des indications des détecteurs individuels, que la concentration de méthane avait augmenté dans les dernières semaines, puis dépassé le seuil d’alerte de 2 % (0,75 % dans les standards internationaux), et se situait probablement dans la zone de dangerosité maximale (entre 5 et 15 %), la direction a continué à faire descendre les mineurs, en faisant pression ou l’ordonnant à ceux qui signalaient le danger qu'il y avait à travailler dans ces conditions. Un témoignage d’un mineur indique qu’alors que le taux relevé par l’agent de liaison qui accompagnait l’équipe dans la descente était de 12 %, il lui avait été répondu par l’encadrement : « soit tu travailles, soit tu remets ta lettre de démission ».
Il est vrai que le Kouzbass produit plus de la moitié du charbon russe, et que sa houille est particulièrement demandée, en Chine, en Europe et en Corée du Sud. Avec la crise énergétique, son prix a atteint des records historiques sur les marchés d’exportation, à 200 dollars la tonne pour un peu plus de 63 dollars la tonne en début d’année. Le volume des exportations par voie ferroviaire aurait augmenté de 20 % depuis le début de l’année. Et le propriétaire de la mine de Listviajnaïa, SDS-Ugol, est le troisième producteur et exportateur de charbon de Russie.
À ce stade de l’enquête, le directeur de la mine, son adjoint et le responsable du site ont été arrêtés. Ils sont sous le coup d’une procédure pour violation des exigences de sécurité industrielle relatives aux installations dangereuses, et de négligence. Au vu du nombre des victimes, ils encourent jusqu’à 7 ans de prison. Les inspecteurs de l’inspection des mines sont également inculpés. Mais le gouverneur de l’oblast de Kemerovo, Sergueï Tsivilev, a déclaré que les infractions révélées ne nécessitaient pas la fermeture des mines.
On touche là à ce curieux assemblage du capitalisme occidental et du modèle entrepreneurial post-soviétique qui caractérise l'économie russe. Il est fait d’appât du gain, d’incompétence, d’ignorance des règles, puisqu’il n’y a que des rapports de force, et que tout s’achète, en particulier la bienveillance de ceux qui contrôlent la sécurité et de mépris de l'homme et de la vie humaine [Je reviendrais dans un autre billet sur un autre drame qui s’est déroulé en 2018 dans un centre commercial de ce même oblast de Kemerovo, qui a fait 64 morts, dont 41 enfants, et qui en est une autre démonstration].
La répétition de telles catastrophes ne surprend donc pas les Russes. Elle n’en reste pas moins un problème politique, et le principal intéressé, Vladimir Poutine ne s’y est pas trompé. Dans une de ces réunions enregistrées et retransmises sur les chaines télévisées et internet qui constituent un de ses modes de gouvernance, il a entendu les parties de ce drame, dont le procureur général de la Fédération et de Russie et les dirigeants de SDS-Ugol. Ceux-ci, le président fondateur Mikhaïl Fediaïev et le directeur général Guennadi Alekseïev, ont reconnu leur responsabilité et accepté les sanctions. Vladimir Poutine a demandé au premier si le conseil d’administration ne faisait d’examiner les comptes, ou s’il se préoccupait des questions de sécurité. Il s’est également tendu en prononçant les mots suivants : « Le rapport préliminaire de la commission d’enquête dit que des mesures systématiques ont été prises pour dissimuler la concentration excessive de gaz, que des données ont été falsifiées — c'est quelqu’un l’a fait. Pourquoi? Pour produire plus et exporter plus ? Quel résultat tragique. Et maintenant nous baissons tous la tête »,
Etc. Après d'autres drames, il y a effectivement encore une fois de quoi être scandalisé. Ne nous inquiétons pas, les puissants auront vite retrouvé leur morgue. Et craignons la prochaine catastrophe.
Tass (5 décembre 2021) - RBK (2 décembre 2021) - RBK (30 novembre 2021) - RBK (27 novembre 2021) - Tass (25 novembre 2021)
En prime, mais en russe, la vidéo d’une enquête bien faite d’un blogueur russe que je connaissais pas, Varlamov. Elle a fait 680 000 vues en six jours, c’est aussi pour montrer que les Russes ne sont pas indifférents à ces drames.