2,2 millions de chômeurs inscrits en Russie, un chiffre sous-estimé

Il est de 4,3 millions sur la base de la définition du BIT, de 8 millions selon la confédération du travail de Russie. Les mesures prises pour améliorer l'indemnisation du chômage n'en touchent qu'une partie, et la crise sanitaire a un impact significatif sur l'emploi et les revenus des Russes.

Le nouveau ministre du travail et de la protection sociale en Russie, Anton Kotiakov, a commenté le nombre des demandeurs d’emploi enregistrés en Russie. Il est à la hausse, sans que les chiffres donnés ne puissent être considérés comme exhaustifs et complets, du fait des particularités du marché du travail et du système d’indemnisation du chômage en Russie. 

Anton Kotiakov a indiqué qu’au début juin le nombre de personnes reconnues comme demandeurs d’emploi, c’est à dire enregistrées auprès de l’agence fédérale de l’emploi, avait atteint 2,2 millions [il était de 727 000 fin mars, de 1,3 million fin avril et de 1,9 million fin mai], et qu'il continuerait à augmenter. Parmi les demandeurs d'emploi enregistrés, 1,1 million seraient indemnisés, et 450 000 percevraient une allocation au taux maximal, correspondant au minimum de subsistance, soit 12 130 roubles (157 euros). 

L’indemnisation des demandeurs d’emploi est médiocre en Russie : elle est très fortement dégressive (75 % du salaire les trois premiers mois, 60 % les quatre suivants, 45 % par la suite), limitée dans sa durée (en règle général 12 mois, éventuellement prorogeable pour 12 autres mois), et était encadré jusqu’en 2019 par un minimum de 1500 roubles et un maximum de 8 000 roubles (104 euros). Il y a un consensus sur le fait que son niveau est insuffisant, et une série de mesures d’amélioration ont pris effet au 1er janvier 2020. Elles ont été complétées au moment où ont été décidées les mesures pour lutter contre l’épidémie de covid-19, par une augmentation du montant maximal des allocations de 8 000 roubles à 12 130 roubles, c’est le point sur lequelcommunique le ministre. Un complément d’allocation de 3000 roubles par mois (38 euros) a également été créé pour les chômeurs ayant un ou plusieurs enfants à charge, il bénéficie à 140 000 d’entre eux, pour près de 230 000 enfants. Une procédure d’inscription simplifiée, sur le site internet de l’agence fédérale pour l’emploi a également été mise en place, elle aurait déjà été utilisée, selon les déclarations d’Anton Kotiakov, par 1,5 million de personnes.

La principale limite de ce dispositif d’indemnisation reste qu’il n’est pas ouvert aux travailleurs du secteur informel, dont il est généralement estimé qu’il correspond à un tiers de l’emploi russe. Ceux-ci n’apparaissent pas dans les statistiques, et, surtout, ne bénéficient d’une protection contre le chômage. 

En sus du nombre des chômeurs enregistrés, l’agence fédérale des statistiques publie une série calculée sur la base d'enquêtes régulières et de la définition de l’organisation internationale du travail (chômage au sens du BIT). Selon celle-ci, le nombre des demandeurs d’emploi est 4,3 millions, et le taux de chômage est remonté en juin à 5,8 %, le taux le plus élevé depuis 4 ans. Il était descendu à 4,4 % en août 2019, et encore de 4,6 % au 1er trimestre 2020.

Selon Boris Kravchenko, président de la confédération russe du travail (KTR), la deuxième confédération syndicale russe, regroupant les syndicats historiquement « libres », le nombre réel des demandeurs d’emploi en Russie est de 8 millions. Kravchenko salue cependant l’effort fait pour améliorer les allocations et simplifier leurs conditions de versement, et indique qu’il a pu conduire des salariés qui ne l’aurait pas fait à s’enregistrer comme demandeurs d’emploi. La tendance est de toute façon selon lui à l’augmentation. Les secteurs les plus impactés par l’épidémie sont le transport aérien, les activités aéroportuaires, le transport routier, la culture, les loisirs et les divertissements, le tourisme, l'hôtellerie, la restauration, le commerce de détail de produits non alimentaires. 

Le dispositif russe d’accompagnement économique du confinement ne comporte pas, comme en France, de mise en chômage partiel, ni de versement d’aides aux entreprises à ce titre. Il a reposé sur une mise en congés d’office — rémunérés, si l’employeur était en capacité de le faire — des salariés, à la fin avril et pour l’ensemble du mois de mai. Il s’est en fait accompagné d’un nombre important de fins ou de ruptures de contrat. C’est un point d’inquiétude pour les autorités, mais des aides sont apportées aux entreprises structurées, sous la forme notamment de report de charge et d’impôt. Elle peuvent en attendre une reprise rapide, dans une économie qui a coutume de faire supporter la charge des ajustements aux revenus salariés. 

L’incidence de la crise sanitaire sur le secteur informel est en revanche difficile à mesurer, et il est également difficile pour les autorités d’y apporter une réponse. Elles essaient de le faire aux travers de mesures d’aide sociale, avec un notamment un relèvement des aides apportées aux familles. Le sujet est très sensible politiquement, probablement un de ceux qui peuvent remettre en cause le soutien majoritaire dont bénéficie le pouvoir, et celui-ci navigue à vue. C'est cette tension qui explique aussi la tentation de lever rapidement les mesures d'auto-isolement, ce que le maire de Moscou s'est refusé à faire.

S'agissant du chômage enregistré, de nouvelles mesures vont être prises par le ministère du travail : majoration de montant minimal de l’allocation chômage, qui va être relevé à 4 500 roubles (58 euros), prolongation des allocations pour trois mois, et versement de l’allocation de 12 130 roubles  aux entrepreneurs individuels qui ont été contraint de fermer leur entreprise.

RBK (27 mai 2020) - Ministère du travail (28 mai 2020) - Interfax (1er juin 2020)Interfax (3 juin 2020) - Tass (3 juin 2020)

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