Russie, VIH : on manque d'antirétroviraux dans la prison de Iablonevka

Fin 2019, il y avait en Russie 1 068 839 personnes séropositives au VIH connaissant leur statut. 534 990 d'entre elles recevaient des antirétroviraux. 55 273 (plus de 10 %) étaient des détenus, dont la continuité du traitement n'est pas toujours assurée.

L’association russe Contrôle des patients («Пациентский контроль») a pour but de défendre le droit aux soins des personnes vivant avec le VIH et le VHC. Elle intervient notamment en cas de rupture de traitement, et a créé la plateforme internet Pereboi.ru, où les patients peuvent signaler une absence de traitement ou un changement du schéma de traitement lié à l’indisponibilité des médicaments, ou encore les délais excessifs pour la mesure des CD4 et de la charge virale. Ces signalements sont ensuite examinés par les militants et juristes qui conseillent les patients et saisissent officiellement les autorités de santé régionales et fédérales. 

Elle a rendu récemment publiques des ruptures de traitement survenues dans la prison de Iablonevka, dans l’oblast de Leningrad, à proximité de Saint-Pétersbourg. Cet établissement est, selon le vocabulaire russe, une colonie pénitentiaire à régime sévère, comportant plus de 1 500 places. Les antirétroviraux qui font défaut sont le raltégravir et le dolutégravir. Ils sont généralement prescrits en 2e ou 3e ligne, dans les cas d’intolérance ou de contre-indications aux schémas thérapeutiques antérieurs. De ce fait, le choix des médicaments de remplacement est très limité. 

Selon Contrôle des patients, cette situation serait liée au non respect de ses obligations contractuelles par Natsimbio, le trust russe fournissant ces médicaments aux services pénitentiaires de l’oblast. L’association a saisi Natsimbio pour lui demander d’organiser en urgence une livraison dans la région. Elle a également saisi le centre médico-sanitaire de Saint-Pétersbourg du service fédéral pénitentiaire russe. 

Depuis deux ans, la question des ruptures de traitement pour les détenus séropositifs est régulièrement évoquée dans les réseaux sociaux et dans la presse russe. En juillet 2019, des pénuries de lamivudine avaient été signalées dans les oblasts de Sverdlovsk et de Briansk, et en République du Tatarstan, où le ténofovir manquait également. 

Surtout, le parquet général de la Fédération de Russie a lui-même procédé récemment à une enquête dans les établissements pénitentiaires de 47 régions russes. Elle portait sur une période allant de 2017 au premier semestre 2019, et a révélé plus de 1 500 cas où la réglementation sanitaire n’était pas respectée, et ou les détenus n’avaient pas accès aux traitements antirétroviraux, ainsi qu’aux tests de dépistage et de mesure de la charge virale. Les régions les plus concernées étaient les kraïs de Krasnodar, Krasnoïarsk et Perm, et les oblasts d'Arkhangelsk, de Vologda et de Sverdlovsk. Selon les associations de défense des droits des patients, l’enquête n’a dévoilé qu’une partie des carences à l’origine de nombreux décès − 32 % des décès en prison auraient pour cause le sida, je n’ai cependant pas pu retrouver la source de ce chiffre − et du développement de souches virales pharmaco-résistantes.

Depuis le 1er mars 2019, le service fédéral pénitentiaire a modifié des procédures d’achat de médicaments, en passant d’un système d’appel d’offre au niveau fédéral à des marchés région par région − ce qui ne semble pas avoir été une solution sans faille à Saint-Pétersbourg. Au 1er janvier 2021 ce dispositif sera à nouveau modifié, et ce sera le ministère de la santé qui sera responsable de l’achat et de la mise à disposition des antirétroviraux. 

Post scriptum : Contrôle des patients indique aujourd'hui sur son site (8 juillet 2020) avoir reçu une réponse de Natsimbio annonçant une livraison des antirétroviraux le 9. 

Ccolonie pénitentiaire à régime sévère "Iablonevka" (extérieur) © Матур Ccolonie pénitentiaire à régime sévère "Iablonevka" (extérieur) © Матур

Spid.tsentr (6 juillet 2020) - pereboi.ru (6 juillet 2020) - spid.tsentr (9 septembre 2019) - Kommersant (9 septembre 2019) - spid.tsentr (20 août 2019) - Radio svoboda (19 août 2019)

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