Daniel AC Mathieu
Administrateur civil
Abonné·e de Mediapart

304 Billets

0 Édition

Billet de blog 17 avr. 2022

Daniel AC Mathieu
Administrateur civil
Abonné·e de Mediapart

Russie, Résistance féministe à la guerre

Crier aujourd'hui dans la rue sa colère, 25 secondes, contre la guerre, et contre les viols des ukrainiennes. #НЕТ_25. C'est une des actions organisées par ce mouvement féministe russe.

Daniel AC Mathieu
Administrateur civil
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

S’il est facile ici de dénoncer l'agression russe, il est difficile de s’opposer en Russie à la guerre qu'elle conduit. Et ceux qui le font malgré la propagande et la répression méritent notre respect et notre soutien. Et que nous parlions d’eux.

Parlons de Résistance féministe anti-guerre, un groupe d'activistes dont je reproduis le manifeste, traduit en français, à la fin de ce billet. Ce groupe s’est créé en Russie en février, dès le debut de l'invasion de l'Ukraine. Il est constituée de femmes convaincues que le mouvement féministe russe dispose d'une capacité à s'opposer à la guerre que n’ont pas d'autres mouvements politiques — puissent-elles avoir raison —. Elles communiquent sur Telegram, où le groupe a 30 644 abonnés, chiffre de ce matin, et appellent à des campagnes et à des actions individuelles de résistance. Elles s'efforcent d'organiser ces actions dans des conditions qui protègent leurs militantes de la répression, et leur évitent la prison ou des amendes.

Leurs actions consistent à s'opposer à la guerre par des gestes petits, mais visibles, qui expriment et installent son rejet dans l'espace public : porter dans la rue un habit de deuil ou une robe blanche maculée de rouge, lire ostensiblement dans le métro un roman pacifiste, À l'ouest rien de nouveau, par exemple, ou la Constitution de la Fédération de Russie, dont un des articles garantit la liberté d'expression, ou encore, avec le risque d'être arrêtée, faire un piquet individuel, avec une pancarte ou une quelques mots sur une feuille de papier.

Une de leurs campagnes, #мариуполь5000, a été organisée en mars, après que le maire de Marioupol a eu annoncé que le nombre de décès d'habitants de la ville avait atteint les 5000. Elle a consisté à planter dans les squares ou les rues de 42 villes de Russie des croix à la mémoire des victimes, avec une fleur, une peluche, ou un texte comme celui de la photographie ci-dessous : « À cause de l'opération spéciale, Marioupol est devenu un enfer de cendres, de gravats, d'éclats de verre, d'armatures de métal. Les corps des habitants gisent dans les rues, on les enterre dans les cours ». Ou encore  « Pourquoi cela ? »

Marioupol #5000 © Courtoisie

Dans une autre action, #НЕТ_25, qui a lieu ce dimanche 17 avril, Résistance féministe anti-guerre appelle les activistes à crier, seules ou en groupe, pendant 25 secondes, et à exprimer ainsi leur colère, leur chagrin et leur solidarité avec les femmes qui ont été séquestrées et violées 25 jours dans une cave de Boutcha par des soldats russes. Elle propose de crier le mot нет — non — , un non qui signifie « non à la violence », « non à la guerre » et « non c'est non ». Elle demande que ces cris soient hystériques, afin que les passants, et parmi eux ceux qui préfèrent ignorer ou oublier les violences faites aux femmes et la guerre menée par la Russie en Ukraine, s'approchent et demandent : « que se passe-t-il ? » — il faut ainsi choquer, ébranler et convaincre —.

[P.S. : dans ce billet du 19 avril, le lecteur trouvera une des vidéos d'une action de  #НЕТ_25, postée par Résistance féministe anti-guerre sur Telegram].

Résistance féministe anti-guerre a publié avant de lancer ces campagnes ce manifeste :

Le 24 février, vers 5h30 du matin, heure de Moscou, le président russe Vladimir Poutine a annoncé une « opération spéciale » sur le territoire de l’Ukraine visant à « dénazifier » et « démilitariser » cet État souverain. Cette opération était préparée depuis longtemps. Depuis plusieurs mois, les troupes russes se rapprochaient de la frontière avec l’Ukraine. Dans le même temps, les dirigeants de notre pays ont nié toute possibilité d’attaque militaire. Maintenant, nous savons qu’il s’agissait d’un mensonge.

La Russie a déclaré la guerre à son voisin. Elle n’a pas laissé à l’Ukraine le droit à l’autodétermination ni l’espoir de mener une vie en paix. Nous déclarons – et ce n’est pas la première fois – que la guerre est menée depuis huit ans à l’initiative du gouvernement russe. La guerre dans le Donbass est une conséquence de l’annexion illégale de la Crimée. Nous pensons que la Russie et son président ne sont pas et n’ont jamais été préoccupés par le sort des habitants de Louhansk et de Donetsk, et que la reconnaissance des républiques huit ans après leur proclamation n’était qu’un prétexte pour envahir l’Ukraine sous couvert de libération.

En tant que citoyennes russes et féministes, nous condamnons cette guerre. Le féminisme, en tant que force politique, ne peut être du côté d’une guerre d’agression et d’une occupation militaire. Le mouvement féministe en Russie lutte en faveur des groupes vulnérables et pour le développement d’une société juste offrant l’égalité des chances et des perspectives, et dans laquelle il ne peut y avoir de place pour la violence et les conflits militaires.

La guerre est synonyme de violence, de pauvreté, de déplacements forcés, de vies brisées, d’insécurité et d’absence d’avenir. Elle est inconciliable avec les valeurs et les objectifs essentiels du mouvement féministe. La guerre exacerbe les inégalités de genre et fait reculer de nombreuses années les acquis en matière de droits humains. La guerre apporte avec elle non seulement la violence des bombes et des balles, mais aussi la violence sexuelle : comme l’histoire le montre, pendant la guerre, le risque d’être violée est multiplié pour toutes les femmes. Pour ces raisons et bien d’autres, les féministes russes et celles qui partagent les valeurs féministes doivent prendre une position forte contre cette guerre déclenchée par les dirigeants de notre pays.

La guerre actuelle, comme le montrent les discours de V. Poutine, est également menée sous la bannière des « valeurs traditionnelles » proclamées par les idéologues du gouvernement – des valeurs que la Russie, telle un missionnaire, aurait décidé de promouvoir dans le monde entier, en utilisant la violence contre celles et ceux qui refusent de les accepter ou qui ont d’autres opinions. Toute personne dotée d’esprit critique comprend bien que ces « valeurs traditionnelles » incluent l’inégalité de genre, l’exploitation des femmes et la répression d’État contre celles et ceux dont le mode de vie, l’identité et les agissements ne sont pas conformes aux normes patriarcales étroites. L’occupation d’un État voisin est justifiée par le désir de promouvoir ces normes si faussées et de poursuivre une « libération » démagogique ; c’est une autre raison pour laquelle les féministes de toute la Russie doivent s’opposer à cette guerre de toutes leurs forces.

Aujourd’hui, les féministes sont l’une des rares forces politiques actives en Russie. Pendant longtemps, les autorités russes ne nous ont pas perçues comme un mouvement politique dangereux, et nous avons donc été temporairement moins touchées par la répression d’État que d’autres groupes politiques. Actuellement, plus de 45 organisations féministes différentes opèrent dans tout le pays, de Kaliningrad à Vladivostok, de Rostov-sur-le-Don à Oulan-Oudé et Mourmansk.

Nous appelons les féministes et les groupes féministes de Russie à rejoindre la Résistance féministe anti-guerre et à unir leurs forces pour s’opposer activement à la guerre et au gouvernement qui l’a déclenchée. Nous appelons également les féministes du monde entier à se joindre à notre résistance. Nous sommes nombreuses, et ensemble nous pouvons faire beaucoup : au cours des dix dernières années, le mouvement féministe a acquis un énorme pouvoir médiatique et culturel. Il est temps de le transformer en pouvoir politique. Nous sommes l’opposition à la guerre, au patriarcat, à l’autoritarisme et au militarisme. Nous sommes l’avenir qui prévaudra.

Nous appelons les féministes du monde entier :

- À rejoindre des manifestations pacifiques et à lancer des campagnes de terrain et en ligne contre la guerre en Ukraine et la dictature de V. Poutine, en organisant vos propres actions. N’hésitez pas à utiliser le symbole du mouvement de Résistance féministe anti-guerre dans vos documents et publications, ainsi que les hashtags #FeministAntiWarResistance et #FeministsAgainstWar.

- À propager les informations sur la guerre en Ukraine et l’agression de V. Poutine. Nous avons besoin que le monde entier soutienne l’Ukraine en ce moment et refuse d’aider le régime de Poutine de quelque manière que ce soit. »

- À partager ce manifeste autour de vous. Il est nécessaire de montrer que les féministes sont contre cette guerre – et tout type de guerre. Il est également essentiel de montrer qu’il existe encore des militantes russes prêtes à s’unir pour s’opposer au régime de V. Poutine. Nous risquons toutes d’être victimes de la répression d’État désormais et nous avons besoin de votre soutien.

Résistance féministe anti-guerre (Russie)

Adresse Telegram t.me/femagainstwar
Article de la Wikipédia française : Résistance féministe anti-guerre  

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Lula se présente en apaiseur des années Bolsonaro
Dimanche 2 octobre, les Brésiliens choisissent entre Jair Bolsonaro et Lula da Silva. Après un mandat marqué par les violences et une politique favorable aux plus riches, l'ancien chef d’état affirme vouloir réconcilier le pays. Avec l’espoir de l’emporter dès le premier tour.
par François Bougon
Journal — Santé
En ville, à la mer et à la montagne : là où se trouvent les oasis médicaux
Cause sans cesse perdue, la lutte contre les déserts médicaux masque une autre réalité : les médecins libéraux s’installent toujours plus nombreux comme spécialistes dans quelques zones privilégiées. Ils sont aussi toujours plus nombreux à pratiquer des dépassements d’honoraires.
par Caroline Coq-Chodorge et Donatien Huet
Journal — France
Télémédecine : derrière « Sauv Life », le business contestable d’un médecin de l’AP-HP
Pour désengorger les urgences, le ministre de la santé pousse les « unités mobiles de télémédecine », officiellement opérées par une association, Sauv Life, qui envoie, via le 15, des infirmiers dotés de mallettes de télémédecine au chevet des patients. En coulisses, cette expérimentation soulève des questions sur le niveau du service rendu, le coût et les procédures de commande publique. Contre-enquête sur un chouchou des médias.
par Stéphanie Fontaine
Journal — Terrorisme
Une section informatique aveugle à ses propres alertes
Dans les deux années précédant la tuerie à la préfecture de police, les alertes se sont multipliées au sein de la « S21 », la section où travaillait Mickaël Harpon. Sans jamais que cela ne porte à conséquence pour le futur terroriste.
par Matthieu Suc

La sélection du Club

Billet de blog
Brésil : lettre ouverte aux membres du Tribunal Supérieur Électoral
En notre qualité d’avocats de Monsieur Lula nous avions interpellé sur l’instrumentalisation de la justice à des fins politiques à l’origine des poursuites et de la détention arbitraires subies par notre client. Nous dénonçons les attaques ignominieuses de Monsieur Bolsonaro à l’encontre de Monsieur Lula et sa remise en cause systématique de décisions judiciaires l’ayant définitivement mis hors de cause. Par William Bourdon et Amélie Lefebvre.
par w.bourdon
Billet de blog
L'affrontement bolsonariste du « Bien » contre le « Mal » : erreur philosophique et faux antagonisme
[Rediffusion] Au Brésil, les fanatisés bolsonaristes se présentent en porteurs du bien. Si toute réalité humaine porte, mélangées ensemble, les dimensions de bien et de mal, lorsqu'un groupe fanatique et son chef optent pour la haine, l'esprit de vengeance, le mensonge, la violence, la magnification de la dictature et la torture à l'aide de fake news, ils ne peuvent pas prétendre « nous sommes des hommes bons ».
par Leonardo Boff
Billet de blog
Les élections au Brésil : changement de cap, ou prélude à un coup d’État ?
Les élections qui se dérouleront au Brésil les 2 et 30 octobre prochain auront un impact énorme pour les Brésiliens, mais aussi pour le reste du monde, tant les programmes des deux principaux candidats s’opposent. Tous les sondages indiquent que Lula sera élu, mais la question qui hante les Brésiliens est de savoir si l’armée acceptera la défaite de Bolsonaro. Par Michel Gevers.
par Carta Academica
Billet de blog
Billet du Brésil #5 / Dimanche, un coup d’État est-il possible ?
S'accrochant au pouvoir, Jair Bolsonaro laisse planer le doute sur l'éventualité d'un coup d'Etat, en cas de défaite aux élections. Mais les conditions sont-elles vraiment réunies pour garantir son succès ?
par Timotinho