Russie, covid-19 : un nombre de morts largement sous-estimé, mais toujours faible

Quelques éléments sur les statistiques des décès causés par le covid-19 en Russie, et les doutes et les débats qu'ils soulèvent. Et un appel, malgré tout, à ne pas espérer qu'ils soient élevés pour pouvoir penser « je l'avais bien dit ».

Je commence aujourd'hui une série de billets sur les particularités de la situation et de la réponse russe à l'épidémie de covid-19. L'exercice est difficile et risqué. Les différences avec la France et d'autres pays d'Europe sont cependant suffisamment marquées pour qu'il présente un intérêt, même si je fais quelques erreurs, que d'autres rectifieront. 

La première de ces spécificités est un nombre de décès du covid-19 relativement faible : 2 305 au 13 mai (+ 93 par rapport à la veille) pour 252 245 cas de covid-19 dépistés (+ 9 974), pour un pays de 144,5 millions d'habitants (2,15 fois la France), où l'épidémie a démarré plus tardivement.

Les autorités sont accusées de cacher des décès, et ce chiffre fait polémique en Russie. Celle-ci a été relancée par un article publié le 13 mai par le Financial Times. Il évaluait la sous-estimation à 70 %, en se fondant sur l’analyse des statistiques de décès au mois d’avril à Moscou et à Saint-Pétersbourg, les deux premières villes du pays. 

Selon le Financial Times, il y a eu 2073 décès de plus que la moyenne des années précédentes en avril 2020 dans ces deux villes alors seuls 629 décès y ont eu officiellement pour cause le covid-19. Il en déduit que 1 444 décès  — le solde —, devraient également être pris en compte pour calculer la mortalité liée à l’épidémie. Le chiffre de 70 % correspond quant à l’augmentation que connaitrait la série nationale des décès imputés au covid-19 si on y ajoutait ces 1 444 décès moscovites et péterbourgeois. 

L’information a été reprise dans les médias russes. Elle a suscité des réactions des autorités de santé, dont celle de Tatiana Golikova, vice-première ministre en charge des questions sociales et d’éducation, indiquant que les chiffres officiels étaient exacts, et que la mortalité liée au covid-19 était bien 7,6 fois inférieure en Russie à la moyenne mondiale. 

Je passe sur ce qui relève de la récitation d’éléments de langage, cette musique lasse un peu. Je vais aussi rapidement sur la réaction du ministère fédéral de la santé, peu convaincante. Elle glose sur le fait que le décès d’une personne ayant contracté le coronavirus peut résulter d’une autre cause, un accident cardio-vasculaire, une autre pathologie aigüe, ou une cause externe (un accident de la route, par exemple), sans donner de chiffres précis, c’est dommage. Et montre en expliquant qu'elle applique les recommandations de l'OMS qu'en fait elle ne les applique pas, puisque celles-ci sont moins restrictives que la présentation qu'elle en fait. Volonté de tromper ou bureaucratie ordinaire ? Un peu des deux, sans doute. 

Plus intéressante est la déclaration faite le 13 mai par le gouverneur de Saint-Pétersbourg, Aleksandr Beglov, devant l’assemblée législative de la ville. Rappelons que Saint-Pétersbourg a 5,4 millions d’habitants, l’équivalent de la région Grand-Est en France (5391 décès du covid-19 au 12 mai). 

Aleksandr Beglov a donné des éléments connus sur l’épidémie de covid-19 (8 050 cas confirmés, dont 1 465 pour des personnes de santé, 1784 guérisons, 58 décès), et mais aussi sur les pneumonies à germe communautaire [contractées en dehors d’un hôpital] (11 223 cas, 5 924 guérisons et 694 décès), dont il a reconnu qu’elles étaient en fort accroissement. La probabilité qu’une partie de ces pneumonies soit des cas de covid-19 est forte, surtout dans la période qui a précédé la flambée épidémique. À Moscou, la décision de ne plus distinguer entre pneumonies extra-hospitalières et covid-19 a été prise le mois dernier.

Avant de passer à la capitale russe, pour avoir en tête les bons ordres de grandeur, rappelons aussi que sa population est de 12,7 millions d’habitants, l'équivalent de l'ensemble de l'agglomération parisienne, un peu moins que la Belgique,  pays qui présente l'originalité de compter tous ses morts, et de le faire de façon honnête, et où ont été dénombrés à ce jour 8 903 décès ayant pour cause le covid-19. Ce chiffre est actuellement de 1 179 à Moscou. 

Le communiqué du ministère de la santé de Moscou publié en réponse à l'article du Financial Times argumente sur le fait qu'on ne peut raisonner sur la base du seul mois d'avril, en raison des déplacements d'un mois à l'autre des pics de mortalité suivants les années. Il indique également que dans toutes les grandes capitales mondiales, le nombre des décès imputés au covid-19 est inférieur à la surmortalité. Il donne surtout l'information qu'une autopsie est réalisée  « dans 100 % des cas », s'il y a suspicion de coronavirus, et conformément aux recommandations du ministère fédéral. Et poursuit en précisant que dans 60 % de ceux-ci, la cause du décès du patient atteint du covid-19 est autre (infarctus, ….). Sur cette base, on peut raisonnablement estimer que le nombre des décès du covid-19 est dans une fourchette de une à un peu plus de deux fois le chiffre officiel.

Nous nous habituons à lire les graphiques de mortalité. Celui qui suit, que j’emprunte à ex-press.by et dont les données sont issues de l’agence fédérale des statistiques, montre bien qu’il y une rupture de tendance en avril 2020, comparable, si elle ne se poursuit pas, au rebond de l’épidémie de grippe de 2018, et pour le moment très en deça, je découvre cet épisode comparable à notre canicule de 2003, du pic de mortalité résultant du smog lié aux incendies de forêt de 2010.

 © ex-press.by / données Agence fédérale des statistiques © ex-press.by / données Agence fédérale des statistiques

639 décès du covid-19 à Moscou en avril, mais une surmortalité de l’ordre de 2000, 694 décès de pneumonie qui réapparaissent à Saint-Pétersbourg, une nouvelle série d’articles dans la presse, dont celui-ci, de Meduza, les autorités russes tiennent leur affaire des masques, et il est sûr qu’elles ne convaincront pas. Elles ont laissé passer leur chance d'être crues sur ce point, il ne leur reste plus, et cela commence, qu’à faire crier au complot de l’Occident.

Il est probable aussi que comme dans d’autres pays, les approximations, les omissions ou les tricheries dans le décompte des décès se résorberont au fur et à mesure de l’avance de l’épidémie et que la statistique des décès deviendra fiable. Avec retard, on sait que nous avons mis du temps à compter les décès dans les établissements médico-sociaux en France, et que nous ne comptons pas encore les décès à domicile. 

Il n’en reste pas moins que même multiplié par un facteur deux ou trois, le nombre des décès du covid-19 en Russie, 2 305, reste très inférieur à celui de la France (27 104), pourtant deux fois moins peuplée. J'écris ce billet aussi pour attirer l'attention sur cet écart, avec le sentiment qu'il va se réduire, mais qu'il restera significatif. Si c'est le cas, ce sera un fait important, dont il faudra trouver l'explication.

Il est bien trop tôt pour savoir si cet écart est du aux mesures de prévention et de santé publique, comme le dépistage massif, les contrôles sanitaires aux aéroports, la recherche organisée et systématique des contacts des personnes ayant contracté le covid-19, ou encore — espérons que cette mesure sera efficace —, la fermeture complète des maisons de retraites et des établissements médico-sociaux, dans la majorité desquels les personnels vivent maintenant avec les résidents, sans entrer ni sortir de l’établissement. La question est ouverte, c'est à ces points que je voudrais consacrer de prochains billets. 

Certains facteurs démographiques et sanitaires peuvent être déjà des pistes d’explication, ou en tout cas des points à analyser. Le premier est la structure de la pyramide des âges russes, la part relative des personnes les plus âgées beaucoup plus faible que dans les pays d’Europe occidentale, en particulier des hommes de plus de 70 ans, littéralement décimés par la crise sociale des années 1990. La tabagie, aussi, comparable en niveau à celle de la France, mais moins présente chez les jeunes et plus concentrée sur les plus âgés. Et d’autres paramètres, comme la prévalence du diabète ou de l’obésité mériteraient d’être analysés.

Une bonne étude, faite avec des outils statistiques sérieux, vaut mieux que plusieurs théories du complot. Attendons donc un peu avant de conclure, souhaitons que le nombre de morts soit partout aussi bas que possible. 

Financial Times (11 mai 2020) - Tass (13 mai 2020) - Ministère de la santé de la ville de Moscou (13 mai 2020) - Interfax.ru (13 mai 2020) 

P.S. (16 mai) :

En prime un autre graphique permettant de situer la Russie par rapport à d'autres pays. Il s'agit du nombre de morts du covid-19 par million d'habitants, cela corrige les différences de population. 

J'ai mis la Belgique, citée dans le billet pour l'exhaustivité de ses statistiques. L'Italie, l'Espagne et le Royaume-Uni sont aussi au-dessus de la France, je les ai retirés pour alléger le graphique. On a la surprise de constater que les États-Unis sont pour cet indicateur en dessous de la France. J'également porté le Mexique, je n'ai pas de lumières sur ce pays, mais le nombre de morts y est un peu plus de deux fois plus élevée qu'en Russie, cela permet de savoir où elle serait si on faisait cette correction au nombre de décès qu'elle affiche.

Nombre de décès du covid-19 pour quelques pays © Our world in data Nombre de décès du covid-19 pour quelques pays © Our world in data
 

 

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