Iouri Doud : le VIH en Russie, une épidémie dont on ne parle pas

Le blogger Iouri Doud a publié sur sa chaine Youtube un documentaire sur l’infection par le VIH en Russie. Visionné plus de 12 millions de fois, porteur d’un  message simple et clair sur la déstigmatisation, l’efficacité des traitements et la nécessité d’en faire bénéficier la totalité des personnes séropositives, il fait le buzz, et va renverser le cours de la lutte contre l’épidémie.

Iouri Doud (Ю́рий Дудь) est un journaliste et blogueur vidéo russe. Il diffuse sur YouTube depuis 2017 dans l'émission vDoud’ des interviews de journalistes, d'hommes d'affaires, de politiciens, de diverses célébrités du monde de l'internet, de la télévision, du théâtre, du cinéma ou encore du show-business. VDoud’ a 6,76 millions d’abonnés (beaucoup plus que La Russie du social, lecteurs, faites un effort !).

Il a également publié sur vDoud’ plusieurs documentaires sur des questions de société, dont le premier « Kolyma - le berceau de notre peur» abordait la question des répressions staliniennes et a été vu 19 millions de fois. Le dernier, «  le VIH en Russie, une épidémie dont on ne parle pas », d’une durée de 1 h 48 a été mis en ligne le 11 février. Dans un pays où les statistiques officielles dénombrent plus d’un million de personnes séropositives vivantes connaissant leur statut, non compris, donc, l’épidémie cachée, il a fait mouche : le lendemain, il avait été visionné plus de 8 millions de fois, et avait provoqué une explosion des recherches sur internet sur le VIH et sur les tests de séropositivité. 

À ce jour (17 février, 9 h 12), le nombre des vues du documentaire est de 12  621  049. Le buzz continue, et les réactions sont nombreuses : le ministère de la santé, mis en cause — la situation de la Russie est présentée comme comparable ou pire que de nombreux pays d’Afrique — a indiqué être en désaccord sur la présentation de certains faits, mais s’est félicité de la promotion faite du dépistage et de la déstigmatisation. Alexeï Koudrine, le président de la Chambre des comptes, qui contrôlera en 2020 l’efficacité des mesures prises depuis 2018 pour organiser la prise en charge et le traitement des personnes vivant avec le VIH — j’y reviendrai —, a déclaré que le VIH représentait une menace plus grave pour la Russie que le coronavirus. Une projection a été organisée, sous l’égide du premier vice-président de son comité de la santé, Fedot Toumoussov. à la Douma — haut lieu de la résistance traditionaliste à une action volontariste de prévention et de lutte contre le VIH/sida. Etc. 

Le VIH en Russie, une épidémie dont on ne parle pas © вДудь

Le documentaire est construit à partir d’entretiens avec des personnes séropositives, le plus souvent ancien toxicomanes, et avec deux personnalités engagées dans la lutte contre le VIH et n’ayant pas hésité à dénoncer les carences des autorités de santé, le journaliste Anton Krassovski, fondateur de spin.center, que j’ai mentionné dans un précédent billet, et Vadim Pokrovski, directeur du centre fédéral de prévention et de lutte contre le VIH/sida. Il expose sans pathos la situation de personnes séropositives et montre que, dès lors qu’elles reçoivent un traitement, elles mènent une vie normale, où le sport, le travail, l’amour, l’éducation des enfants peuvent avoir toute leur place. Et que si elles sont soignées correctement, elles ne peuvent pas transmettre le VIH. À l’évidence, cette présentation va faire reculer la stigmatisation en Russie. Les informations et explications données sont également particulièrement simples et claires, sans dramatisation ni circonvolutions, et les messages de prévention qu’il porte seront certainement efficaces, en particulier pour le dépistage, la scène où Anton Krassovski et Iouri Doud font le test est un grand moment de communication. Et le film est intéressant et émouvant, il mérite d’être vu. 

Il prouve aussi au grand public que la question de la délivrance des antirétroviraux aux personnes séropositives est centrale. Fin 2018, seules 45 % des personnes séropositives recevaient un traitement pris en charge par l’État, alors que la stratégie fédérale adoptée en 2020 souscrit à l’objectif de 90 % d’ONUSIDA. Les moyens budgétaires sont insuffisants, et les appels d’offres du ministère de la santé, mal organisés, ont débouché sur des problèmes de disponibilité et d’interruption des traitements. 

C’est sur ce point que va d'abord se pencher la chambre fédérale des comptes, et on devrait espérer, compte tenu des déclarations faites par son président Alexeï Koudrine après le film de Iouri Doud, qu’elle conclue à la nécessité de financements supplémentaires. Chef de file des libéraux russes, toujours dans la course pour le pouvoir, il a intérêt, à peu de frais, à se donner une image sociale et à s’attirer la sympathie de plus d’un million de Russes sachant qu'ils vivent avec le VIH, nombre qui augmente encore tous les jours.

Le VIH en Russie, une épidémie dont on ne parle pas - RBK (16 février 2020) - ASI (20 février 2020) - spid.centre (11 février 2020) - medialeaks.ru 

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