«J’ai vu des gens périr, mais ce qui se passe maintenant, ce n’est jamais arrivé»

Récit d'un médecin d'un hôpital de Novossibirsk devenu un foyer d’infection du covid-19.

 « [En temps normal] le service de pneumologie de l'hôpital central d'Iskitim soigne les maladies du système respiratoire : asthme, bronchites, cancers. Au début de l'épidémie de covid-19, il a commencé à admettre des patients atteints de pneumonies bactériennes, sans être réorganisé. Ses moyens ont été réduits, afin de permettre la création d’une unité spécialisée dans le diagnostic et le traitement des cas de covid-19 ».

« Le service de pneumologie devait traiter les patients atteints de pneumonie bactériennes de tout le district : Berdsk, Maslianino, Tcherepanovo, Souzoun, Linevo et Iskitim. Bien sûr, il a été immédiatement débordé par l’afflux de patients, en particulier ceux qui venaient de Berdsk. Avec le développement de la pandémie et la dégradation de la situation de notre région, le service s'est progressivement transformé en "passerelle", mais sans mesures de protection contre le coronavirus. Et maintenant, les patients du service sont à 90 à 95% des malades du covid-19. Mais ils ne peuvent y être traités, il n'y a pas de médicaments et d'équipement pour cela, il n'y a pas de moyens de protection, pas de zones "rouges" et "vertes" ».

« Pour que le diagnostic soit établi, il faut une confirmation par un second laboratoire est nécessaire. C’est peut-être une bonne chose, mais tant que cette analyse n’est pas faite, le cas est considéré comme douteux. L’analyse, on l’attend une semaine, une autre. Et pourtant, il est certain que le patient est infecté par le coronavirus, parce que dans ces conditions il n’est pas possible de ne pas l’être ».

« Et, en plus, les personnels du service ont commencé à tomber malades. Les tests PCR ont été positifs dans 8 cas sur 10, dont deux médecins. Trois se sentaient malades, sans que ce ne soit gravement ».

« Plusieurs personnes - une infirmière en chef, des infirmières – ont été hospitalisées, avec une température de 39 degrés, comme c’est prescrit pour cette infection. Bientôt, plus personne ne travaillera. Ceux qui sont à moitié malades, mais qui ont le sens des responsabilités et du devoir, le font bout, par équipes de 36 heures ».

« Mais ce qui est le plus paradoxal et aussi absolument scandaleux, c'est que la salle d'inspection sanitaire, par laquelle les patients entrent dans le service de pneumologie, est commune avec le service des soins généraux, situé au rez-de-chaussée. On rentre dans l’hôpital par cette seule salle. Les patients qui ont le coronavirus – le diagnostic n’est pas encore confirmé, mais c’est comme écrit sur leur front –, et ceux qui ne l’ont pas. Les malades arrivent avec de la fièvre, ils sont sévèrement atteints, on ne peut leur refuser de l’aide, mais ils n’ont pas encore subi le premier test, et encore moins le second. Et dès cette première étape tout le monde se mélange ».

« Le service des soins généraux au rez-de-chaussée a été réduit à trente lits, car il n'y a pas d’infirmières, dix employés sont en arrêt maladie. Deux infirmières de la pneumologie ont été transférées à l’hôpital "reprofilé" pour soigner le covid à Iskitim avec une pneumonie sévère, elles ont une insuffisance respiratoire, une intoxication, de la fièvre, etc. Et en plus, beaucoup des parents des infirmières sont tombés malades ».

« Les instructions de la station sanitaire et épidémiologique [le service régional de Rospotrebnadzor] d'isoler pendant trois semaines les contacts ont été ignorées par l'administration de l'hôpital, ils ont simplement dit que "vous travaillerez". Les gens sont prêts à travailler et ils travaillent, personne ne les y contraint, juste le sens du devoir qui est grand chez les infirmières, elles ont travaillé toute leur vie ».

« Mais la situation s’est à ce point détériorée que maintenant 90% des patients atteints du covid-19 dans le service de pneumologie attendent que ce diagnostic confirmé par les deux tests PCR. Quand il l’est, le patient est transféré dans l’hôpital spécialisé pour le covid-19, mais on doit parfois attendre deux semaines cette confirmation, et ces patients contaminent tout le monde le monde autour d’eux. Les soins donnés à trente patients dans le service de pneumologie sont peut-être à l’origine de dizaines, des centaines et peut-être des milliers de cas àde covid-19 à Iskitim. C’est une catastrophe ».

« Et on commence à avoir des réadmissions. Les patients que nous avons soigné en pneumologie pour une pneumonie bactérienne reviennent avec le covid-19, dans un état grave. Ils sortent du service avec une pneumonie guérie, la radio est correcte, et deux jours plus tard, ils ont de la  fièvre, ils arrivent en ambulance, et il est clair qu'il s'agit d'une pneumonie bilatérale liée au covid, et on ne sait quel pronostic faire. C’est une catastrophe. Et l'administration le sait, le ministère le sait, le pneumologue en chef de la région le sait ».

« Les médecins et les infirmières de la pneumologie ne sont pas contre travailler dans un service où l’on soigne le covid-10, mais tout doit être fait comme il le faut pour prendre en charge des patients qui sont dans la première phase de la maladie. Une infection récente et non diagnostiquée est encore plus agressive et dangereuse pour l'entourage. Il faudrait fermer le bâtiment où est le service de pneumologie, le désinfecter, retirer les patients du service des soins généraux, car il y a en de plus en plus avec de la fièvre. Et le plus important, c’est le personnel soignant – que l’on peut perdre. C’est dommage d’avoir à faire cela ».

« C'est une situation qu’il faut arrêter immédiatement, pour faire les choses comme il se doit. S'il y a des patients atteints du covid-19 dans la pneumologie, il faut les protections nécessaires, il faut séparer les patients infectés de ceux qui ne le sont pas, il faut des chambres en pression négative. Les services qui prennent en charge ces patients sont maintenant complétement sûrs si toutes les [règles] sont respectées, si les gens sont protégés, portent des lunettes, des respirateurs, etc. Et le coronavirus ne se propage à l’extérieur, car les patients sont dans des salles avec des sas ».

« En pneumologie à Iskitim, la seule protection, c’est des masques. C’est tout. Il n'y a rien d'autre. Lorsque qu’un diagnostic de covid-19 est confirmé, une équipe avec des scaphandres et des masques de protection respiratoire vient le chercher. Le personnel de pneumologie travaille lui presque sans protection, cela dure depuis deux mois. Et ça s’accumule. Cela s’accumule, comme la charge virale. Le personnel a fait face, il a une bonne résistance immunitaire, mais elle a des brèches  Beaucoup de ceux qui sont malades restent à travailler, car il n'y a personne pour les remplacer, et ils ne peuvent pas quitter leur poste. Leurs proches sont malades ».

« Nous avons besoin que soient appliquées les décisions du service sanitaire et épidémiologique. Il  ne remplit pas ses obligations, il ne contrôle pas la mise en œuvre de ses exigences, et tout le monde continue de travailler ».

« L’hôpital spécialisé pour le covid à Iskitim est dans  un bâtiment séparé dans le secteur de Podgorny. Le bâtiment du service de pneumologie est dans un bâtiment à deux étages, au 52, rue Pouchkine. Au rez-de-chaussée, il y a les soins généraux, avec 70 lits, et maintenant trente, parce qu'il n'y a personne pour y  travailler. C’est peut-être là qu’il fallait installer l’hôpital spécialisé. On ne l’a pas fait, tout continue comme cela, et je pense que c'est criminel ».

« La salle de radiographie est située dans le bâtiment de la chirurgie, et tous les patients de pneumologie doivent être examinés aux rayons X. Ils y vont. Et c’est une catastrophe. Nous nous appelons service de pneumologie, mais en fait nous somme un service covid-19. On ne peut être à la fois l’un et l’autre ».

« Les patients de la pneumologie sont privés de la possibilité d'être traités depuis deux mois. Je ne sais pas où arrivent les patients asthmatiques, ceux en décompensation, les cas graves, mais maintenant ils ne peuvent plus être mis en pneumologie. Vous devez soit ne pas admettre les cas de covid dans ce service, soit le reprofiler, mais alors il doit disposer de tout les moyens que doit avoir un service infectieux pour faire face à une maladie particulièrement dangereuse et qui se transmet à tous ».

« Je ne doute pas que d'autres hôpitaux soient dans la même situation. Mais le service de pneumologie est un foyer d’infection pour la ville d'Iskitim, le comprenez-vous ? C’est la première fois que se produit une telle pandémie. Je travaille depuis plusieurs dizaines d’années, et je n’ai encore rien vu de tel. Même la grippe porcine, même la grippe aviaire, c’était des cas isolés. Ils étaient graves, extrêmement graves, des gens sont morts, mais ce qui se passe maintenant, cela ne peut y être comparé ».

Ce témoigage d'un médecin de l'hôpital central d'Iskitim, dans l’agglomération de Novossibirsk, a été publié par Taïga.info («Тайга.инфо»), sous couvert d'anonymat. Taïga.info a autorisé Meduza à le reprendre, le voila traduit en français. 

L'hôpital central de la ville d'Iskitim © Evgeny54 (Wikicommons) L'hôpital central de la ville d'Iskitim © Evgeny54 (Wikicommons)

Meduza (10 juin 2020)

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