Russie, suicides : une affaire d’hommes et de vieux

Le premier de deux billets sur la mortalité par suicide en Russie, montrant l’écart entre les représentations - et les politiques publiques - et la réalité.

Dis-moi comment tu meurs, et je te dirai qui tu es. Il y a semble-t-il de cela dans mon rapport à la Russie et aux sujets que je choisis pour ce blog, et par ricochet dans les comparaisons avec la France. C’est aussi peut-être que les données statistiques sur la mortalité en Russie sont détaillées, publiées avec régularité et que les évolutions qu’elles mettent en évidence sont souvent particulièrement lisibles, et parlantes.

C’est encore Demoscope weekly, la revue internet de l'Institut de démographie de Moscou et une de mes sources favorites, qui me fait revenir à ces sujets. Elle a publié à l’occasion de la Journée internationale de prévention du suicide, le 10 septembre, une analyse de la mortalité pour ce motif en Russie en 2020. L’article est de Linour Aminov.

On y apprend que, selon les données de Rosstat, 16 546 personnes se sont donné la mort en 2020, dont 13 731 hommes et 2 815 femmes. Cela représente 0,7 % des décès.

Le nombre des suicides est en baisse continue en Russie depuis 2001, où il était de 57 276. Il avait atteint son maximum en 1994, 61 886. Comme le souligne Linour Aminov, il est notable que cette baisse se soit poursuivie en 2020  — elle a été de - 4,1 % — pendant la pandémie de covid-19, période de dégradation des conditions de vie et d'isolement.

Le taux de suicide est trois fois supérieur dans les territoires ruraux, et il varie significativement suivant les régions, avec des taux particulièrement élevés en Sibérie et dans l’Extrême-Orient russe, notamment dans la république de l’Altaï, avec un taux de 46,7, pour une moyenne fédérale à 10,4, la république de Tyva (37,0), la république de Bouriatie (34,0), le Kraï de Transbaïkalie (28,7), l’oblast de l’Amour (28,6) et, pour revenir en Europe, la république d’Oudmourtie (27,3).

 © Linour Animov (pour Demoscope weekly). Traduction Daniel Mathieu © Linour Animov (pour Demoscope weekly). Traduction Daniel Mathieu

Comme le montre le graphique ci-dessus, les taux de suicides varient avec l'âge et le sexe, et le taux maximal est constaté en Russie pour les hommes de 85 ans et plus, presque 60 pour 100 000. Pour les hommes d'âge actif, le taux le plus élevé est celui de la tranche d'âge 35-39 ans. Les taux sont plus faibles pour les jeunes adultes et les adolescents.

Cette caractérisation n’est pas celle que reprennent les médias russes, qui donnent une grande place aux suicides des adolescents, ni celle qui se reflète dans les politiques de prévention conduites par le ministère de la santé russe : celui-ci vient de finaliser un plan de lutte contre le suicide, qui a été approuvé par le gouvernement en avril 2021, et qui avait été précédé d’une lettre de recommandations méthodologiques adressée aux régions en mars 2020. Mais ces deux documents ne portent que sur les suicides des mineurs.

On peut comprendre cette polarisation, le suicide d’un adolescent semble davantage émouvoir que celui d’un adulte, la part des suicides dans les causes des décès est plus importante dans les classes d’âges plus jeunes, mais c’est parce qu’on y meurt moins, et non parce qu’il y a plus de suicides.

De ces points de vue, la France est dans une situation très comparable à celle de la Russie, peut-être un peu plus défavorable, et cet écart, minime, est une information sur la Russie. Je me fonde sur le dernier rapport (juin 2020) de l’Observatoire national du suicide. Les données statistiques qu’il reprend datent de 2016, nous avons moins d’agilité statistique que les Russes. Elles font état de 8 435 décès par suicide cette année, d’un taux de suicide de 14,0 pour 100 000 habitants, avec un rapport de 3,7 entre le taux de suicide des hommes (22,0) et celui des femmes (5,9).

Comme en Russie, le taux de suicide croit avec l’âge :  4,5 pour les 15-24 ans, 10,0 pour les 25-34 ans, 14,4 pour les 35-44, 21,2 pour les 45-54 ans, qui sont la classe d’âge active où ce taux est le plus élevé. Il baisse ensuive (18,1 pour les 55-74 ans) puis remonte (33,3 pour les 75 ans et plus, 55,7 pour les hommes seulement).

Et comme en Russie, notre débat public est très polarisé sur le suicide des jeunes, dont la montée a été mise en exergue pendant l’épidémie de Covid, sans qu’aucun chiffre n’ait été fourni pour les autres classes d’âge, pourtant vraisemblablement aussi éprouvées par la crise sanitaire et sociale, l’isolement et la montée de la pauvreté — ou la dépression et la maladie mentale.

J’y vois une forme d’âgisme. Se donner la mort à 50 ans ou à 80 ans paraitrait donc moins grave qu’à 20 ans. Et elle doublée d’une forme de sexisme, qui nous fait ne pas nous indigner que les hommes se tuent, à tout âge, et en Russie comme en France, 3 à 4 fois plus souvent que les femmes. Comment avons nous pu nous accommoder de ces stéréotypes genrés, sur la prise de risque masculine ou d'autres, qui voudraient expliquer cette surmortalité, y compris dans les dernières années de vie ? 

Demoscope weekly (n°911-912) - Rapport de l'Observatoire national du suicide (juin 2020)

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