De quoi meurt-on en Russie ? (1)

Un premier billet général, sur l'évolution de la mortalité en Russie, en préalable à une série d'autres sur l'évolution des causes de décès.

Le plus probable est que l’année 2020 connaîtra un pic de mortalité, en France, et sans doute en Russie, à cause de l’épidémie de Covid-19. Au jour où je publie ce billet, nous sommes à 20 796  décès décomptés en France, et 456 en Russie.

Mais en 2019, que s’est-il passé ? Quelles ont été depuis la disparition de l'URSS les évolutions de la mortalité en Russie ? Je commence aujourd'hui une série de billets sur le sujet, il y a beaucoup à actualiser dans nos représentations de la situation sanitaire russe. Je m’appuie sur ce numéro de Demoskop Weekly. C’est la revue internet de l’Institut de démographie de l’École des hautes études en science économique de Moscou. Il est dirigé par Anatoli Vichnevski. Les articles que je reprends sont de Iekaterina Chtcherbakova. 

D'abord des éléments globaux sur la mortalité. Selon les statistiques provisoires analysées par Iekaterina Chtcherbakova, il y a eu en 2019 en Russie 1 800 700 décès, soit une baisse de 1,5 % par rapport à l’année précédente. Le taux brut de mortalité est de 12,3 %. Il est également en baisse, il était de 12,5 % en 2018. Pour comparer, 612 000 décès sont survenus en France en 2019, pour un taux brut de mortalité de 9,1 %. Celui-ci a remonté légèrement, il était de 8,3 % en 2007. 

Sur longue période, une baisse continue de la mortalité s'est enclenchée en Russie depuis 2004, après une augmentation tendancielle jusqu'en 1983, puis des à-coups la portant un à pic de 2 365 décès en 2003. Le graphique ci-dessous montre ces évolutions, sans prendre en compte la Crimée.

Nombre de décès et taux de mortalité en Russie de 1960 à 2029 © Iekaterina Chtcherbakova / Demoskope Weekly Nombre de décès et taux de mortalité en Russie de 1960 à 2029 © Iekaterina Chtcherbakova / Demoskope Weekly

La hausse de la mortalité de 1960 à 1980 est généralement imputée au vieillissement de la population russe, et à la montée des maladies non transmissibles, cancers et maladies cardio-vasculaires notamment, à laquelle le système de santé soviétique n’a pas su faire face. Les évolutions entre 1983 et 2003 sont liées à la crise économique et sociale qu’a traversée la Russie dans les années 1990, et en particulier à une surmortalité liée à ce que l’OMS appelle les causes externes, accidents, meurtres, suicides. La baisse de la mortalité, depuis 2003, n’est pas la conséquence de l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine, bien qu’elle soit concomitante, mais à la fin de cette crise, et aussi à l’amélioration progressive de la santé des Russes. Je reviendrai en détail dans les billets suivants sur ces différents points. 

Un autre graphique permet de prendre facilement − et concrètement, il répond en partie à la question à quel âge vais-je mourir  ? − la mesure de ces évolutions, et de celles qui restent à faire en Russie. Il présente la répartition des décès en fonction de l’âge au décès.

Répartition des décès par âge à la date du décès en Russie, de 1995 à 2008 © Iekaterina Chtcherbakova / Demoskope Weekly Répartition des décès par âge à la date du décès en Russie, de 1995 à 2008 © Iekaterina Chtcherbakova / Demoskope Weekly

On voit que la part des décès les plus prématurés, avant 49 ans, a diminué de façon constante, de 17 % en 1965 à 12 % en 2018. Le taux le plus élevé, 18 %, été atteint en 2003, qui est l’année où le nombre des décès a atteint son maximum : en chiffres absolus, la baisse est donc encore plus prononcée qu’elle n’apparait sur ce graphique qui porte sur des parts relatives. En revanche, les décès dans la tranche d'âge 50-64 ans ne baissent pas en part relative. L’augmentation de la part des décès après 80 ans, de 19 % en 2003 à 34 % en 2018, est une évolution positive : mourir vieux, c’est ne pas mourir de façon prématurée, et cela témoigne entre autres facteurs d’amélioration de la santé et du système de soins. 

Prenons comme indicateur synthétique la part des décès intervenus avant 65 ans, dont une très large part peut être évitée. Elle est actuellement de l’ordre de 43 % dans le monde entier, elle y était de 77 % au début du XXième siècle. Elle est passée en Russie de 44,5 % à 34,4 % entre 1995 et 2018. La baisse est significative, mais, toujours en 2018, la valeur de cet indicateur est de 16,3 % dans l’Union européenne (15,3 % en France). Un écart du simple au double. Une division par deux est donc envisageable pour la Russie.

L’écart entre le taux brut de mortalité des hommes et des femmes est important, de l’ordre de deux points ((13,4 ‰ contre 11,6 ‰). La surmortalité des hommes se constate pour toutes les classes d’âge, à l’exception des plus élevées. De ce fait, la part des hommes diminue fortement dans la population au fur et à mesure que l’on avance en âge. Cet effet de structure explique que si l’on calcule les taux de mortalité standard, sur la base d’une composition par âge homogène, l’écart est encore plus important : 13,4 % pour les hommes contre 6,9 % pour les femmes, soit un rapport de presque deux à un. 

L’autre caractéristique marquante est que les évolutions et les à-coup de la mortalité russe, sur le le long terme, s’expliquent principalement par celles de la mortalité des hommes, et notamment par celles des décès pour une cause cardiovasculaire et pour une cause externe. 

 © Iekaterina Chtcherbakova / Demoskope Weekly © Iekaterina Chtcherbakova / Demoskope Weekly

 

Avant de passer à l'analyse des causes de décès dans de prochaines billets, un dernier indicateur, celui de l’espérance de vie à la naissance. Son analyse n’apporte pas d’éléments nouveaux à ce qui vient d’être écrit, mais il a un poids politique déterminant en Russie, et il est sert en permanence de référence dans la conception des politiques sanitaires et sociales. Dans les décrets « de mai », pris au début de son dernier mandat, Vladimir Poutine a fixé  comme objectif qu’elle atteigne 78 ans en 2024 et 80 ans en 2030.

En 2019, elle a atteint 73,4 ans (ou plus précisément se situe dans la fourchette 73,3 / 73,5 ans, il s’agit encore d’estimations). Elle était de 72,9 ans en 2018, avec à nouveau un écart important entre les sexes : 67,8 ans pour les hommes, et 77,8 pour les femmes. En France, ces valeurs étaient en 2018 de 79,6 ans pour les hommes et de 85,5 ans pour les femmes. 

Espérance de vie en Russie de 1960 à 2018 et prévisions pour 2035 © Iekaterina Chtcherbakova / Demoskope Weekly Espérance de vie en Russie de 1960 à 2018 et prévisions pour 2035 © Iekaterina Chtcherbakova / Demoskope Weekly

 Demoskope Weekly (2 / 15 mars 2020)

 

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