Russie : l'opinion publique plus tolérante pour les personnes séropositives ?

Ce billet pour signaler la parution dans Desk d’un article de Tatiana Kastouéva-Jean sur l’épidémie de VIH en Russie, et revenir sur la perception des personnes vivant avec le VIH en Russie, et d’autres groupes susceptibles d’être confrontés à des discriminations.

J’ai abordé à plusieurs reprises dans ce blog la question de l’épidémie de VIH en Russie, le lecteur intéressé pourra consulter une partie de ces billets iciJe reviens sur le sujet pour signaler un article de Tatiana Kastouéva-Jean, VIH/SIDA en Russie, une épidémie longtemps ignorée, publié le 2 juin dans Desk Russie, un site et une lettre d’information qui en est à son 5ième numéro. L’article fait une synthèse précieuse du sujet, j’y renvoie simplement.

Je suis un peu moins optimiste que l’auteur sur ce qu’on peut espérer de la nouvelle stratégie fédérale de prévention et du lutte contre l’infection au VIH adoptée l’année dernière. Elle me semble, sinon en recul, du moins en deçà des attentes que l’on pouvait avoir, au vu des avancées de la précédente stratégie. Mais il faudra entrer plus en détail dans ce document. Et de toute façon, surtout dans le contexte de saturation d'un système de santé de santé déjà fragile que connait actuellement la Russie avec l’épidémie de Covid-19, tout se joue moins dans ce document que dans les décisions prises au niveau régional, dans les pratiques des médecins et dans ce que font des associations toujours actives. 

Tatiana Kastouéva-Jean signale aussi le changement d’attitude des Russes à l’égard des personnes vivant avec le VIH, sur la base d’une enquête faite régulièrement par le centre Levada. C’est bien vu, et c’est bien sûr un point majeur. Je saisis l'occasion pour faire et présenter, comme j’en ai l’habitude dans ce blog, quelques graphiques reprenant les données de cette enquête, réalisée à 7 reprises, entre 1989 et 2020. 

Voici d’abord les réponses concernant les personnes séropositives. La question est formulée de la façon suivante : comment, d'après vous, convient-il de se comporter à l'égard des personnes vivant avec le VIH/sida ? 

 © Daniel Mathieu - Données Levada © Daniel Mathieu - Données Levada

La première enquête intervient peu de temps après les premiers cas dépistés d’infection par le VIH en URSS, qui datent de 1987 – on sait que c'est l'année où en France un responsable politique déclare à la télévision que « le sidaïque est une espèce de lépreux, ... etc ». En Russie, en1988, avec une série de contaminations d’enfants dans des établissements de soins à Elista, le sida cesse d’être pour les médias et l’opinion une maladie occidentale : cette tragédie est une tragédie russe.

La réaction de compassion qu'elle provoque en faveur des 270 enfants ainsi infectés explique la part relativement élevée des réponses en faveur d'une aide aux personnes séropositives : 53 % en 1989, 68 % en 1994. Elle se maintient ensuite à ce niveau, avec quelques oscillations. Entre 2015 et 2020 cette part augmente fortement, et atteint 79 %. Au total, la somme des réponses exprimant une attitude positive ou tolérante (il faut les aider, il faut laisser être eux-mêmes) est en de 81 %, et l’écart avec celles exprimant une attitude négative ou excluante (il faut les éliminer, il faut les isoler de la société) est de 65 points. Il n’était que de 15 points en 1989. C'est bien d'une évolution notable qu'il s'agit.

Il est aussi intéressant de comparer ces chiffres à ceux concernant les toxicomanes, qui constituent en Russie le principal groupe clé exposé à un risque d'infection par le VIH, même si celle-ci concerne maintenant l'ensemble de la population.

 © Daniel Mathieu - Données Levada © Daniel Mathieu - Données Levada

La proportion de russes déclarant qu'une aide doit être fournie aux toxicomanes est moins élevée que pour les personnes vivant avec le VIH, mais elle dépasse la moitié des répondants. Elle s'est également significativement accrue entre 2015 et 2020, de 34 % à 53 %. L'écart entre la somme des réponses exprimant une attitude positive et celles exprimant une attitude négative est de 13 points. Il a augmenté de 30 points entre 1989 (où il était de - 17 points) et 2020. Les toxicomanes font toujours l'objet d'une stigmatisation, mais elle recule significativement dans l'opinion.

Pour en quelque sorte étalonner ces évolutions, on peut faire la comparaison avec les réponses concernant les sans-abris.

 © Daniel Mathieu - Données Levada © Daniel Mathieu - Données Levada

Dans leur cas, les réponses sont encore plus majoritairement en faveur d'une aide, la part de celles en ce sens approche même 90 % (88 % précisément) en 2020. Mais les évolutions depuis 1989 sont finalement assez parallèles à celles constatées pour les personnes séropositives et les toxicomanes.

Reste la question de l'enquête portant sur les personnes homosexuelles, pour laquelle les réponses exprimant une attitude négative sont plus nombreuses que celle exprimant une attitude positive. L'écart s'est cependant considérablement réduit, de 40 points, il passe de 49 en 1989 à 9 en 2020. Et la part des Russes qui pensent qu'il faut les laisser être eux-mêmes atteint maintenant 32 %, et égale donc celle de ceux qui pensent qu'il faut les isoler de la société 

 © Daniel Mathieu - Données Levada © Daniel Mathieu - Données Levada

Que retenir de ces éléments ? Je propose les quatre points suivants :

- Il y a bien une évolution de l'option russe dans un sens favorable à une prise en charge et à une déstigmatisation des personnes vivant avec les VIH.
- Elle est concomitante de la diffusion du VIH dans tous les groupes sociaux, mais s'accompagne également de plus de tolérance vis-à-vis des toxicomanes, même si c'est dans une moindre mesure.
- Ces évolutions sont probablement portées par un mouvement d'ensemble vers plus de tolérance, qui s'est accéléré dans la période récente.
- Le rebond, entre 2010 et 2015, des idées ostracistes, semble avoir fait long feu, et c'est une bonne nouvelle.

Desk Russie (2 juin 2021) - Levada (20 avril 2020)

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