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Billet de blog 24 juil. 2022

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Russie : plus de 1,7 million de réfugiés venant d'Ukraine

Où sont-ils, comment vivent-ils, qui se préoccupe de leur situation, qui les aide s’ils demandent à être aidés ? Quelques réponses données par Svetlana Gannouchkina, figure éminente de la défense des droits des immigrés et des réfugiés en Russie.

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Selon les statistiques du HCR, l'Agence des Nations Unies pour les réfugiés, il y avait au 18 juillet dernier 1 728 407 réfugiés venant d’Ukraine en Russie. C’est plus du quart du total des personnes déplacées à l'étranger (5,9 millions) qui place le pays agresseur devant la Pologne (1 221 596 réfugiés) et l’Allemagne (893 000 réfugiés). Les autres pays, à part la République tchèque (391 856 réfugiés) sont loin derrière.

Les éléments dont nous disposons sur les conditions dans lesquelles ces personnes ont quitté l’Ukraine, et sur leur situation actuelle en Russie sont partiels, et ne se recoupent pas. Les autorités russes, pour justifier l’injustifiable invasion de l’Ukraine, ont mis en exergue les départs du Donbass, avant même le début de l’opération spéciale, avant de se taire sur le sujet. Nous avons été informés lors du siège de Marioupol, de ce qui était manifestement des déplacements forcés vers la Russie, et d’autres pratiques, dans des camps de filtration, dénoncées dans un récent rapport d’experts de l’OSCE. Une partie de la société civile russe s’est mobilisée pour le bon accueil de ces réfugiés, en faisant parfois de cette solidarité l’expression de son hostilité à la guerre. Les régions russes communiquent ponctuellement sur ce qu'elles font, sans qu'on ait une vue d'ensemble sur l'action des pouvoirs publics. Quelques mesures ont été prises par le gouvernement, dont l’attribution d’une aide, en une fois, de 10 000 roubles (172 euros) par réfugiés.

Je voudrais consacrer plusieurs billets de ce blog à ces sujets, en faisant l’hypothèse qu’il s’agit d’un évènement majeur, au moins par le nombre de personnes concernées, et que ses effets sociaux et sociétaux seront significatifs, même si la Russie est habituée aux déplacements de populations, forcés ou non. Je voudrais aussi le faire avec des éléments venant de sources russes faibles, ce qui est difficile, car ils sont aussi rares que précieuses. 

Je commence par passer la parole à Svetlana Gannouchkina. Figure éminente de la défense des droits humains, elle a participé à la création en 1990 du Comité d’assistance civique (Гражданское содействие), une ONG qui milite pour les droits des immigrés et des réfugiés en Russie. Sa voix porte et n’est pas étouffée. Elle s’est exprimée à plusieurs reprises sur la situation des réfugiés ukrainiens en Russie, notamment dans un interview à Lenta que j’utilise comme source de ce billet. 

À la date où elle s’exprimait, le Comité d’assistance civique avait apporté son aide à plus de 3000 réfugiés ukrainiens, le plus souvent un secours d’urgence de 5000 roubles (86 euros), aide qu’il réserve maintenant, faute de moyens, aux enfants et aux personnes handicapées, ainsi qu’une assistance juridique dans les relations avec les services administratifs russes, en particulier pour refaire les documents d’identité, ou en faire une traduction assermentée, qui semble exigée même quand ces documents sont traduits en russe.

Autant que l’on puisse en juger par ses propos, la prise en charge des réfugiés par les autorités russes est lacunaire et défaillante. La procédure pour obtenir les 10 000 roubles d’aide de l’État serait faite de chausse-trappes sans fin, notamment l’obligation d’avoir au préalable un SNILS, c’est-à-dire le numéro de compte personnel individuel utilisé pour l’assurance retraite, ainsi qu’un compte dans une banque russe. Leur attribution est cependant la condition pour pouvoir échanger des hryvnias contre des roubles. 

L’accès aux soins, sauf en urgence, n’est pas organisé, et des situations de refus d’inscription de femmes enceintes dans une maternité ont été signalées à la déléguée aux droits de l’homme de la fédération de Russie, Tatiana Moskalkova. La question de la scolarisation des enfants revient également de façon récurrente. C’est un des axes majeurs du plaidoyer du Centre d’assistance civique ;  il s’appuie sur l’article 43 de la Constitution de la fédération de Russie, qui proclame de façon absolue le droit à l’éducation. L’accès à l’emploi formel est également selon Svetlana Gannouchkina pratiquement impossible, les employeurs se refusant à embaucher un étranger, compte tenu des obligations administratives. Mais les problèmes les plus urgents concernent les besoins immédiats, en moyens de subsistance, en vêtements ou pour couvrir les autres besoins de la vie quotidienne. 

Svetlana Gannouchkina n’apporte que peu d’informations sur les points d’hébergement temporaire organisés dans certaines régions. Elle mentionne brièvement les pratiques de filtration des réfugiés, et donne un exemple de personne disparue. Elle évoque également le fantasme propre aux ministères de l’intérieur des régimes totalitaires d’une répartition autoritaire des personnes déplacées entre les régions, les empêchant de se diriger vers la capitale. Il semble inopérant, les réfugiés vont là où ils ont des connaissances ou là où ils pensent trouver du travail. De toute façon, les quotas fixés aux régions par un décret de mars dernier, 7000 pour l’oblast de Koursk mais zéro pour Moscou et Saint-Pétersbourg. Ils sont de toute façon dépassés : en les cumulant, on n’atteint pas 96 000 personnes, alors que 1,7 million de réfugiés sont entrés en Russie. 

Toujours selon Svetlana Gannouchkina, environ un réfugié ukrainien sur dix souhaite quitter la Russie pour un autre pays. Les autres voudraient y rester, avec comme raisons des connaissances et des amis, des possibilités d’hébergement, la proximité culturelle, la barrière de la langue, la crainte que les « camps » de Pologne ne soient surpeuplés, et pour ceux, nombreux, qui regardaient du Donbass la télévision russe, la croyance que la Russie est un pays où tout va bien — puissance du mensonge. 

Ce qui me semble ressortir des ces propos, c’est l’absence d’engagement des autorités fédérales russes pour l’accueil des réfugiés — rien d’étonnant, elles n’en s’en soucient pas plus que de leur propre peuple, et leur réservent, à eux comme à lui, rien d’autre que la propagande et la bureaucratie —. C’est aussi l’écart entre les chiffres, les quelques milliers mentionnés ici et là, et les presque deux millions arrivés en Russie. Où sont les autres, comment vivent-ils, qui se préoccupe de leur situation, qui les aide s’ils demandent à être aidés ? Certainement pas l’État, on l’a vu, peut-être la société civile ou tout simplement des Russes, si oui, c’est un point sur lequel je voudrais pouvoir écrire. 

Lenta (27 juin 2022) -  ASI (20 juin 2022) - Site du parti Iabloko (11 juin 2022) - Meduza (podcast, 9 juin 2022)

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