Russie, covid-19 : médecine, bureaucratie, proactivité.

Le témoignage d’une médecin intégrée dans une brigade de médecine ambulatoire « maladies infectieuses » à Moscou.

La Russie est maintenant dans la seconde vague de covid-19, sans que la première ne soit encore achevée dans toutes ses régions. Et sans qu’elle y ait pour le moment atteint l’ampleur de celle que nous traversons (cf. le graphique en fin de billet, les deux pays, la France et la Russie, ont maintenant le même nombre de tests par habitant, et le nombre des cas confirmés peut donc être comparé, ce qui n'était pas le cas pour la première vague), la pression est terrible pour les hôpitaux russes, en particulier en province. La presse française s’en est fait l’écho. 

Le journal Meduza a publié récemment une série de témoignages de médecins russes décrivant leur situation. Je vais en traduire quelques-uns. La plupart montrent des hôpitaux débordés. Je commence par celui qui suit, plus rassurant et plus optimiste. Il apporte aussi, pour celui qui lira ces lignes en ayant en tête les modes opératoires français, des informations sur comment fonctionnent les « polycliniques » russes, ces dispensaires de quartier décriés, mais apparemment aussi capables d'adaptation et de proactivité dans l'organisation du suivi de leurs parentèle, et dont les médecins sont salariés et surchargés de tâches administratives. Cela se passe à Moscou, aussi, ville qui dispose de plus de moyens que les autres régions russes, et ce qui est raconté par Evguenia [le prénom est changé] n'est peut-être pas la règle. Mais un témoignage est un témoignage.  

Ievguenia, médecin d’une brigade de médecine ambulatoire « maladies infectieuses » à Moscou

Cet été, j'ai travaillé comme généraliste dans une polyclinique. Mais à l'automne, il y a eu beaucoup de patients atteints d'infections respiratoires virales aigües et ils m’ont mis dans le box de tri – c’est là qu’arrivent les patients avec de la fièvre. J'y étais quand la direction nous a convoqués. Il y avait cinq autres personnes avec moi. Ils nous ont dit qu'ils composaient une équipe de jeunes médecins, tous âgés de moins de 30 ans. Ils nous ont proposé de travailler dans une brigade des maladies infectieuses. Elles se rendent auprès de patients qui ne les ont pas appelés, et c'est souvent une surprise pour eux [que de voir arriver un médecin]. Nous faisons la tournée de ceux dont [un test] a confirmé le coronavirus.

A neuf heures du matin, l'équipe arrive au siège [à la  polyclinique], on nous remet une longue liste où sont inscrits les noms des patients [à visiter] – on l'appelle « l’avis de recherche ». On entre dans cette liste de différentes façons : ce  sont des patients qui ont fait un test dans une clinique ou à domicile, et  dont le résultat a été positif. Ou ceux dont le test fait apparaître un taux d’anticorps élevés. Ou des patients qui ont fait un test pour des raisons personnelles, dans un laboratoire privé [tous les laboratoires ont l'obligation de communiquer les résultats des tests positifs à l'administration].

En plus de « l’avis de recherche », il y a aussi les « actifs » —  ce sont des personnes qui sont sorties de l'hôpital. Ils doivent rester à la maison pendant 14 jours, et pour vérifier qu’il n’y a pas détérioration de leur état, nous allons aussi chez eux.

Fin septembre, nous étions débordés, il fallait dans chaque tournées rendre visite à 30 personnes. Pour des visites ordinaires, c'est normal, mais pour une brigade covid, c'est beaucoup, car vous passez en moyenne 30 minutes avec le patient. Les dix premiers jours, je suis rentrée chez moi à une heure et demie du matin. Après avoir vu tout le monde, il fallait retourner à la polyclinique et saisir toutes les informations. Maintenant, il y a des brigades en plus, [les tournées sont] en moyenne de 15 à 17 patients par jour.

Tous les médecins ont une tablette spéciale avec ce programme « avis de recherche », elle me permet de faire signer le consentement au traitement et à un régime d'auto-isolement de 14 jours. J’y confirme que je suis bien arrivée au domicile du patient, je saisis les informations de son passeport [le passeport intérieur, la pièce d'identité en Russie], son adresse, son numéro de téléphone, et j'inscris la liste de toutes les cas contacts. S'il y a d'autres membres de la famille dans l'appartement en plus du patient, je leur fait également signer le consentement au régime d'auto-isolement et je fais un prélèvement pour les tests. Après cela, j'examine la personne atteinte d'un coronavirus, je donne des médicaments et, si tout se passe bien, je passe au suivant. Si un paramètre [clinique] me déplait, je peux envoyer le patient faire une scanographie ou l’hospitaliser.

Au début, les patients présentaient les symptômes classiques d’une infection aiguë des voies respiratoires : un peu de fièvre, un nez qui coule, de la toux. Maintenant, il y en a en plus dont l'état est plus grave : il y a des signes de pneumonie, l’hospitalisation est nécessaire. Je suis récemment allée chez une femme atteinte d'une covid primaire. Une femme âgée, elle souffrait de diabète et d'obésité. Elle disait que tout allait bien - elle se sentait juste faible et avait un peu de température. Mais sa respiration était sifflante partout dans ses poumons. Sans réfléchir, j'ai immédiatement appelé l'ambulance pour qu’on lui fasse un scanner ou qu’on l’hospitalise. Je l’ai revue dans la liste des « actifs ». Elle m’a dit que je lui ai sauvé la vie - elle était entre temps passée par les soins intensifs.

Meduza (13 novembre 2020) 

 © Daniel Mathieu / données Our world in data © Daniel Mathieu / données Our world in data

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