L’Ukraine a aussi des internats psycho-neurologiques à réformer.

Un article du Lancet, « Inside Ukrainian social care homes », fait la synthèse des carences des internats psycho-neurologiques (PNI) en Ukraine, révélées notamment par des évaluations d’experts de la Fédération Global Initiative on Psychiatry (FGIP), et alerte sur les retards pris dans le plan d'action décidé à la suite de ces évaluations.

J’ai à plusieurs reprises abordé la situation des internats psycho-neurologiques (PNI) en Russie. La parution d’un commentaire de la revue médicale Lancet, me donne l’occasion de faire un détour par l’Ukraine, où des établissements cousins soulèvent des difficultés comparables. L'article de Lancet fait une rapide et probablement excellente synthèse de différentes sources, dont des évaluations réalisées récemment par la Federation Global Initiative on Psychiatry, en lien avec les autorités ukrainiennes. Signé par Rob Keukens, Norman Sartorius, Graham Thornicroft et Robert van Voren, il est paru le 29 novembre dernier. 

Il fait état de l’existence de 145 internats psycho-neurologiques en Ukraine, hébergeant 41 000 adultes et 6 000 enfants souffrant de problèmes de santé mentale et/ou de déficience intellectuelle, ou considérés comme asociaux. Ils y sont orientés après un diagnostic médical fait sur les bases des classifications de la psychiatrie soviétique. Cette orientation ouvre droit à une pension d’invalidité, dont 75 % sont reversés à l’internat. L’ensemble de ces établissements est rattaché au ministère ukrainien de la politique sociale.

Les auteurs de l’article relèvent dans les établissements les carences suivantes :

- La focalisation sur les traitements neurologiques, au détriment de l’accompagnement des résidents et de la compréhension de leur situation et de leurs attentes individuelles. 

- Un fonctionnement non centré sur la réadaptation, le rétablissement ou la sortie de l’internat.

- La non prise en compte des droits individuels, de la sécurité physique et émotionnelle et de la dignité personnelle des résidents.

- Le manque de personnels formés, l’absence de formation continue, et la faiblesse des salaires.

Constats sans doute peu surprenants pour ceux qui travaillent sur ces questions. Mais ils sont clairs, complets, et montrent qu'il y a un effet de système qui fait obstacle à une prise en charge des résidents conforme aux principes de la Convention des Nations-Unies relative aux droits des personnes handicapées, que l'Ukraine a signée et ratifiée

Les quatre évaluations faites par la Fédération Global Initiative on Psychiatry ont été lancées avec le médiateur pour les droits de l’homme du parlement ukrainien. Elles ont été réalisées entre décembre 2016 et octobre 2018, et, au delà du constat général repris ci-dessus, ont montré un large éventail de situations, allant d’un traitement humain des résidents à la coercition. Ces écarts sont liés à des choix locaux, des directeurs d’établissement ou des autorités provinciales et municipales. 

À la suite de ces évaluations, le ministère de la politique sociale a élaboré avec la FGIP un plan à long terme pour expérimenter d’autres formes de prise en charge du handicap psychique et de la déficience intellectuelle, à Kiev et dans deux régions de l’est de l’Ukraine. La mise en oeuvre de ce plan, retardée par les changements politiques, n’a pas encore commencé.

Pour en revenir à la Russie, relevons que le Comité européen pour la prévention de la torture et des peines ou traitements inhumains ou dégradants, l'une des structures du Conseil de l'Europe, a publié en septembre dernier un rapport sur la situation des personnes atteintes de maladie mentale dans les hôpitaux psychiatriques et les internats neuro-psychiatriques russes. La délégation a visité quatre PNI à l'automne 2018 - à Moscou, dans la région d'Irkoutsk et en Bouriatie. Le ministère russe du travail et de la protection sociale a répondu à ce rapport, et recommandé aux régions de prendre en compte ses recommandations. J’essaierai d’exploiter aussi ces sources, le lien vers l’article de Kommersant qui y fait référence est ici.

Ces échanges avec des experts étrangers sont essentiels, d’autant plus qu’ils sont constructifs. Et il est heureux que l'Ukraine et la Russie soient présentes ensemble au sein du Conseil de l'Europe, cadre dans lequel la question des droits des personnes souffrant de maladie mentale ou de déficience intellectuelle peut avancer. 

Mais il faudrait alors aussi que nous soyons capables de développer des coopérations avec d’autres pays qui abandonnent le modèle de « l’aide au développement » pour passer à celui du « dialogue entre égaux » : Ukraine, Russie, sont des pays pairs, les autres aussi. Enfonçons une porte ouverte, et admettons que nous avons nous-même à progresser s’agissant du fonctionnement des hôpitaux et des urgences psychiatriques en France, et à apprendre, sinon des autres, du moins aussi dans l’échange avec les autres. N'est-ce pas le cas ? 

Il faudrait aussi savoir rompre avec les rythmes politiques, qui entravent ce dialogue ou en retardent les effets positifs. Le seul levier pour cela est que la demande de solidarité et d’humanité s’exprime fortement, qu’elle soit portée par la société civile, ce qui est en train je crois de se jouer en Russie et je l’espère, en Ukraine. Nous en avons besoin aussi chez nous. 

Il faut enfin investir démocratiquement les instances multilatérales, comme le Conseil de l’Europe. Ces lieux ne doivent pas être la propriété des diplomates et des experts, mais ceux où devrait s’exprimer un nouvel internationalisme, attentif à ceux qui sont vulnérables. 

Lancet (29 novembre 2019) - Kommersant (29 octobre 2019)

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.