Russie, covid-19, économie sociale et solidaire

Quelques mots sur les « entreprises sociales en Russie », et sur l'une d'entre elles, « Un avoska donne de l’espoir », qui fait le pont entre un passé soviétique et un avenir solidaire.

J’ai promis de parler dans ce blog des entreprises sociales (социальные предприятия) en Russie. Elle se définissent comme telles soit par leur objet, leurs services sont des services sociaux ou de solidarité, au sens large, cela inclut par exemple l’environnement, soit parce ce qu’elles emploient des populations vulnérables. Ou les deux en même temps. Elles ont des points communs avec une partie de l’économie sociale et solidaire française, en particulier avec les associations de services aux personnes ou l’insertion par l’activité économique. 

Elles ont depuis 2019 un statut spécifique qui les distingue des entreprises poursuivant un but lucratif, mais, pour un observateur français, la différence la plus sensible avec notre pays est qu’elles ne bénéficient pas ou peu de l’aide des pouvoirs publics. La notion d’aide au poste, autour de laquelle s’organise les relations entre l’État et les structures d’insertion par l’activité économique, par exemple, est absente en Russie, et les montants qui sont versés en France sembleraient démesurés aux entrepreneurs sociaux russes. 

Néanmoins, dans un système d’emploi très informel, compte tenu du faible niveau des salaires en Russie, et parfois avec des financements de fonds caritatifs, elles arrivent à se développer, et commencent à jouer un rôle significatif. Elles sont même un objet d’étude de la part des chercheurs et des universitaires, il y a par exemple à l’École des hautes études en sciences économique de Moscou un centre de l’entreprenariat social et de l’innovation. 

Je voudrais, donc, décrire ici ces nouveaux acteurs, et le faire à partir d’exemples.

Quelques-uns me sont déjà livrés par un article de Ielena Temnikova publié par Takie dela. Il porte sur les difficultés rencontrées par les entreprises sociales du fait de l’épidémie de covid-19 et des mesures prises pour la combattre. 

Ces quatre entrepreneurs sociaux sont  :

- Ivan Khoudiakov, à la tête d’une entreprise de fabrication de prothèses, des membres artificiels, Saliout Ortho («Салют Орто»). Elle utilise des machines et des composants allemands, et a des établissements à Skolkovo, près de Moscou, Oulan-Oude et Irkoutsk. Son activité suppose un contact direct avec les clients, mais ceux-ci ne peuvent maintenant se déplacer, d’autant plus qu’ils font souvent partie des personnes à risques. Il a essayé de développer la prise de mesures à distance, et la livraison et l’essai à domicile, en respectant les conditions de sécurité. 

- À Chakhty, dans l’oblast de Rostov-sur-le-Don, Ielena Kalinina, professeur de mathématiques, dirige aussi depuis 15 ans une agence spécialisée dans l’organisation d’excursions ou de voyages pour les scolaires et les retraités. Pour les familles en difficulté, ses prestations sont gratuites, c’est un choix qu’elle a fait, et elle a étendu son activité, il y a douze ans, aux résidents des internats psycho-neurologiques, dans lesquels sont accueillis des adultes handicapés mentaux. Elle a reçu à ce titre une subvention de l’administration présidentielle. 

- Ievgueni Rapoport a créé « Un avoska donne de l’espoir » («Авоска дарит надежду»). Il vend des sacs de corde tressée, les avoskas, un produit typiquement soviétique, de différentes tailles et couleurs, avec ou non des accessoires et des poignées en cuir. Ils sont fabriqués par des aveugles, sous statut d’auto-entrepreneur. Il a du fermer son magasin à Moscou, rue Bolchaïa Dmitrovaka, mais les ateliers, à Moscou, en Tchouvachie, à Orenbourg, à Oufa et dans l’Altaï, continuent en partie à fonctionner. Il essaie maintenant de vendre les avoskas dans les grandes surfaces, qui continuent d'être ouvertes. 

- Alexandr Komarov dirige à Moscou un centre de réadaptation fonctionnelle, pour les personnes ayant eu un accident vasculaire cérébral, un traumatisme crânien, ou d’autres altérations de leurs capacités. Il développait depuis trois une activité à domicile, vers laquelle il s'est complètement redéployé depuis la crise sanitaire, en la combinant avec la télé-assistance. Cette activité s’est accrue, il prend en charge des patients à la suite d’un covid-19, mais il a du baisser ses tarifs. 

Ces quatre exemples ont le mérite de donner une première idée de la diversité des entreprises sociales en Russie. Elles traversent la crise de façon différente, mais toutes soulignent que les mesures économique prises par le gouvernement russe, ne sont pas adaptées à leur situation. Il n’y a pas eu l’équivalent du chômage partiel, mais une période de congés prolongés, pendant laquelle ceux qui l’ont pu on maintenu les salaires. Ils auraient du avoir la possibilité d’emprunter à des taux réduits — 6 %, compte tenu du niveau de l’inflation en Russie, mais les banques sont réticentes à leur accorder ces prêts, qui consistaient de toute façon à reculer pour mieux sauter.

Takie dela (18 mai 2020)

Je reviens en post scriptum à Ievgueni Rapoport. C'est un ami. Un acteur engagé, qui intervient souvent aussi pour porter le message de cet entreprenariat social. Je reproduis ici un texte que j'avais écrit à l'occasion d'un de ses déplacements à Strasbourg, en 2016, dans le cadre du mois de l’ESS, et d'une manifestation organisée par la CRESS Alsace, l’association Léa, ZIGetZAG.info et l’Ambassade de France en Russie, « La pêche à la technologie, des emplois dans nos filets : L’offre solidaire en France et en Russie ! ».

« Un avoska offre l’espoir »

L’entreprise sociale « Un avoska offre l’espoir » donne à des personnes handicapées, le plus souvent déficientes visuelles, la possibilité d’exercer une activité professionnelle, avec également un accompagnement individuel, et leur permet ainsi de trouver, dans la dignité, leur place dans la société russe. 

Elle développe dans ce but un projet économique original, reposant sur la production et la distribution d’ « avoskas », des filets à provisions tressés.

Pendant la période soviétique, la population utilisait exclusivement de tels filets pour ses courses. Ils étaient en quasi-totalité tressés par des personnes déficientes visuelles, employées par des entreprises relevant de l’Etat. Avec l’avènement des sacs plastiques et la libéralisation de l’économie, ce secteur s’est brutalement effondré, et  les aveugles ont été licenciés, sans que ne leur soient offertes une formation ou la possibilité d’exercer une autre activité.

Avoskas © Un avoska donne de l'espoir Avoskas © Un avoska donne de l'espoir

La Russie compte 240 000 personnes déficientes visuelles. La part de celles qui ont un emploi est estimée à quelques %. Les aides sociales versées par l’Etat sont peu élevées. Et les stéréotypes dont elles sont victimes contribuent à leur exclusion sociale et empêchent leur participation à la vie publique.

Le projet  « Un avoska offre l'espoir » a été engagé il y a 7 ans. Il est avant tout social, mais aussi fondé sur un modèle économique solide. Les filets à provisions sont tressés à la main par des personnes totalement aveugles, leur finition et leur vente par des personnes ayant une déficience auditive. Il apporte aux personnes handicapées un revenu variant de 300 à 700 euros par mois. En outre, les personnes handicapées participant au projet reçoivent un soutien social et une aide possible dans la vie quotidienne.  

« Un avoska offre l'espoir » contribue également au développement durable, en offrant une alternative pratique aux sacs en plastique. 

À ce jour, « Un avoska offre l'espoir » a vendu environ 300 000 avoskas, et emploie jusqu’à 200 personnes handicapées, dont 150 sont totalement aveugles.

Ievgueni Rapoport

Ievgueni Rapoport est le porteur de ce projet. Dirigeant d’Avoska il consacre comme tout chef d’entreprise l’essentiel de son temps à la promotion des avoskas, au développement de nouveaux produits – l’innovation est aussi nécessaire pour le filet à provisions tressé, dans la taille, les couleurs, les accessoires comme les poignées ou le petit sac en cuir permettant de le ranger -,  à la formation et à l’accompagnement des coordonnateurs, les travailleurs sociaux qui organisent le travail et accompagnent eux-mêmes les travailleurs handicapés. 

En 2012 et en 2015, Ievgueni Rapoport a été primé en Russie, au titre de l’entreprenariat social. 

Il fait également partie des acteurs, qui, en Russie, s’impliquent pour les droits des personnes handicapées.

Ievgueni Rapoport © Un avoska donne de l'espoir Ievgueni Rapoport © Un avoska donne de l'espoir

 

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