Russie, financement des associations : une lettre de Jeleznogorsk

Où l'on parlera du fonds de la Présidence de la Fédération qui finance les associations russes, des concours et appels à projets qui leur sont adressés par lui, et néanmoins du besoin qu'elles ont de ressources stables.

J’ai consacré plusieurs billets de blog aux associations russes – les NKO, organisations non commerciales –, tout particulièrement à celles qui interviennent dans le champ du social, et j’ai indiqué qu’elles avait un rôle important dans la transformation de la société russe, en développant de nouveaux services reposant sur l’engagement citoyen. Quelque chose qui a à voir avec ce que nous appelons l’économie sociale et solidaire, ou avec cette dynamique qui, dans la deuxième moitié du XXe siècle, a vu naitre en France des mouvements comme ATD Quart monde ou les ADAPEI.

Encore faut-il qu’elles puissent se développer, et avoir des moyens financiers nécessaires. Elles en trouvent une partie dans le volontariat et l'appel aux dons, une autre dans des subventions apportées par directement par l’administration présidentielle. Le dispositif qui le permet est original, et il contribue peut-être de façon significative aux interactions et aux équilibres entre la société civile et le pouvoir. Une lettre ouverte adressée à Vladimir Poutine par le directeur du centre de soins palliatifs de Jeleznogorsk, me donne l’occasion de l'aborder. Parlons-en un peu.

Deux à trois par an, le Kremlin — une des particularités de l’organisation administrative russe est que la présidence de la Fédération dispose d’une superstructure et de moyens budgétaires propres —, lance des appels à projets auprès des associations. Un comité de sélection, présidé par le premier des vices-directeurs de cette administration, sélectionne les projets. Ceux qui sont retenus reçoivent une subvention d’un fonds présidentiel dédié.

Lors du dernier concours, le deuxième pour 2021, sur les 12 255 projets qui avait été présentés, 2 144 ont été retenus, et le montant total des subventions décidées est 4,162 milliards de roubles (46 millions d’euros). 81 des 85 régions de la Fédération de Russie sont concernées. Les projets retenus couvrent un champ assez large, incluant notamment les services sociaux et la solidarité, la protection de la santé et la prévention, l’action artistique et culturelle, et la préservation de la mémoire historique. Il y a eu au total 11 appels à projets du fonds présidentiel depuis 2017, et environ 20 000 projets soutenus, pour un montant de 41 milliards de roubles (455 millions d’euros).

Il s’agit à l’évidence d’un dispositif clientéliste, mais il a été mis en œuvre jusqu’à présent de façon ouverte, et des associations loin d’être proches idéologiquement du pouvoir ont été ainsi subventionnées. L’association EVA, qui accompagne des femmes vivant avec le VIH a ainsi été aidée à ce titre. Le pouvoir se donne ainsi à peu de frais une image plus positive. Et il ne rechigne pas à se faire de potentiels obligés, surtout dans la Russie de demain.

Le programme a pris de l’ampleur, et en vient à rythmer l’action des associations. Les régions sont incitées à cofinancer les projets, les structures qui accompagnent les associations développent des dispositifs d’appui à leur montage, le fait de bénéficier d’une subvention du présidentiel est un support de communication et donne un surcroit de légitimité, etc. On se félicite que le niveau des notes données aux projets, le rituel d'un concours permanent s'installe.

Partons maintenant à Jeleznogorsk. C’était une de ces « villes secrètes » soviétiques qui n’apparaissait pas sur les cartes géographiques. Elle a été créée en 1950 non loin de Krasnoïarsk, au bord du Ienisseï, pour  abriter pour les activités de fabrication des têtes nucléaires des missiles intercontinentaux. Elle n’est plus secrète, compte environ 80 000 habitants, et reste une ville industrielle, avec un combinat minier et chimique qui traite les déchets des centrales nucléaires, et un autre complexe industriel qui fabrique la majorité des satellites russes.

C’est là qu’un centre de soins palliatifs a été créé il y a dix ans, sous une forme associative, avec le concours de bénévoles. C’est un des plus anciens de Russie. Il a reçu en 2017 une subvention du fonds présidentiel, puis une autre, qui lui ont permis de développer son activité, d’apporter des services à domicile, et de couvrir aussi les districts voisins.

Le directeur du centre, Viktor Starodoubtsev, a écrit à Vladimir Poutine pour lui indiquer que ce mode de financement n’était pas viable : la subvention du fond prend fin en décembre 2021, et son activité devra s’arrêter, faute notamment de moyens pour acheter des médicaments. Il indique que le financement de tels services devrait pouvoir être assuré de façon permanente. Il n'a pas tort.

Asi (22 juillet 2021) - Asi (23 juillet 2021) - Site du Fonds présidentiel (11 juin 2020)


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