Covid-19, Russie. Une lettre ouverte au patriarche Cyril

Une partie du clergé nie que le coronavirus puisse se transmettre dans les églises, et refuse leur fermeture, en contradiction avec la position prise par l’Église orthodoxe russe. Aussi bien la lutte contre la pandémie que l'alliance entre l'église et le pouvoir en sont fragilisées.

Dans son homélie en la cathédrale du Christ Sauveur, le dimanche 29 mars, le patriarche de Moscou Cyrille a appelé les fidèles à prier chez eux, afin de se protéger de la maladie, en ces jours de la pandémie du coronavirus.

Il a assuré qu’il était aussi possible de trouver le salut sans se rendre dans les églises. Il a aussi appelé à ne pas écouter les prêtres « peu raisonnables ». Une partie du clergé a pourtant continué à refuser de suivre cet appel, des églises sont restées ouvertes pour la Pâque orthodoxe, et Novaïa gazeta a publié le 25 avril la lettre ouverte que je traduis ici : 

Votre Sainteté, le Christ est ressuscité !

Nous nous adressons à vous avec une demande. Il est malheureusement évident qu'il n'y a pas d'unité dans l'Église sur les évènements en cours. Parmi les évêques et le clergé de l'Église orthodoxe russe, nombreux sont ceux qui ne prennent pas au sérieux la menace de l’infection par le virus COVID-19.

Des thèses complotistes ou pseudo-théologiques sont non seulement populaires chez une partie des orthodoxes, mais elles sont également activement diffusées par des confesseurs et des prédicateurs de télévision.

Il y a des prêtres qui ignorent silencieusement vos appels aux paroissiens de rester chez eux, et il y a ceux qui prêchent ouvertement qu'il est impossible d'être infecté dans l'église, et que communier dans les conditions prescrites par votre bénédiction (désinfection du cuiller, pas de baiser au calice) est presque apostasie de la foi orthodoxe.

De nombreux évêques continuent leurs offices certains appellent directement les gens à y participer. D'autres évêques forcent littéralement les prêtres à des célébrations dans des églises vides, bien que dans de nombreuses d’entre elles le service divin puisse être temporairement suspendu.

Plusieurs prêtres ont indiqué qu'il y avait un ordre tacite dans leurs diocèses et monastères de dissimuler les informations sur l'étendue réelle de l'infection parmi le clergé.

On parle déjà de dizaines de clercs infectés, uniquement à Moscou, certains parmi eux sont dans un état grave.

Et comme un terrible avertissement, nous avons appris la nouvelle de la mort de l'archiprêtre Aleksandr Agueïkine, recteur de la cathédrale de la cathédrale de l'Épiphanie à Elokhovo.

Dans presque tous les grands monastères, d'hommes ou de femmes, il y a beaucoup de contaminés, souvent la majorité, mais ils ne sont pas fermés aux pèlerins et deviennent des foyers d'infection.

Nous pensons qu’une information quotidienne sur le nombre de nouvelles contaminations chez les prêtres et le nombre d'églises fermées, aidera l'Église à prendre au sérieux notre malheur commun, à prendre des décisions responsables et à prier ensemble et un par un pour les malades.

Bien sûr, la collecte de statistiques pose de grandes difficultés.

Les tests utilisés sont très imparfaits, mais dans le contexte général de propagation de cette pneumonie, une approche peut être développée qui permette de présenter séparément les cas confirmés et les cas probables.

Bien entendu, la préservation du secret médical reste une exigence légale. Par conséquent, vous ne devez pas divulguer de noms sans le consentement des malades. Cependant, il existe de nombreux exemples où des pasteurs soucieux de leur troupeau ont annoncé publiquement leur maladie. Nous sommes convaincus qu'une telle transparence peut et devrait devenir la norme. Dans tous les cas, des informations devraient être disponibles sur les églises, dans les monastères où se trouvent des clercs et des résidents malades et infectés. Le taux est très élevé, il y a va de la santé et la vie des paroissiens, des pèlerins et des familles, souvent des familles nombreuses, des prêtres eux-mêmes.

Nous vous demandons respectueusement votre soutien et espérons que ces informations seront bientôt disponibles

— La plénitude de l'Église a besoin de la vérité, même si cette vérité est amère et troublante.

Une précision d'abord sur le mot cuiller (Лжица) : c'est un objet du culte utilisé dans les églises d'Orient pour distribuer la communion aux laïcs. L'archiprêtre Aleksandr Agueïkine est un proche du patriarche Cyrille, mort du Covid-19 le jour de Pâques sous assistance respiratoire.

Cuiller de communion en or (Ukraine, XVIIe siècle) © user:shakko (Wikicommons) Cuiller de communion en or (Ukraine, XVIIe siècle) © user:shakko (Wikicommons)
Dans une analyse publiée par The Insider, le média russe en ligne de Roman Dobrkhotov, intitulé fête de la désobéissance. Sergueï Tchapnine indique que ni les faits, ni la position prise par le patriarche Cyrille n’ont pu arrêter les discours fondamentalistes au sein de l'Église orthodoxe russe. Le dissidentisme du Covid-19 (nier l’existence du virus) s’exprime largement parmi les chrétiens orthodoxes. Il est relayé par des prêtres et des évêques. Ceux-ci, dans leurs sermons ou dans leurs autres déclarations, les exhortent à continuer à se rendre dans les églises, et à communier conformément à la liturgie, avec une cuiller, sans qu’elle ne soit désinfectée, parce que le corps du Christ ne peut transmettre l’infection. Il s’agit selon Tchapnine d’une nouvelle manifestation du fondamentalisme orthodoxe, caractérisé par une fidélité aveugle à la tradition. Elle constituerait, pour la première fois dans l’histoire moderne, un danger social et une menace massive pour la population.

Les centres de résistance sont les grands monastères de Russie, de Biélorussie et d'Ukraine - les laures des grottes de Kiev, de Sviatohirsk, ainsi que le monastère Sainte-Élisabeth de Minsk. L’exemple le plus marquant de cette opposition monastique est la laure de la Trinité-Saint-Serge, dont officiellement Cyrille est l’archimiandrite. 

Cette obstination fondamentaliste fragilise considérablement la position du patriarche Cyrille au sien de son église, et dans ses relations avec les autorités. Elle peut rompre l’alliance que le pouvoir a établi avec elle.

Elle crée surtout un problème de santé publique et peut devenir un des facteurs significatifs de la diffusion du Covid-19 en Russie, en Ukraine, en Biélorussie. Il est probable qu’elle va susciter aussi une large incompréhension de la population, qui n’a jamais adhéré aux thèses fondamentalistes, mais qui a toléré qu’elles s’expriment, largement. Jusqu’à ce la preuve sera faite que le sectarisme nuit gravement à la santé et aux autres.

Orthodoxe (30 mars 2020) - Novaïa gazeta (25 avril 2020) - The Insider (22 avril)

 

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