Les enfants ont des baies à manger, ils sont chez leur grand-mère à Kirov

La vie en Russie pendant la pandémie, cela a été aussi pour certains perdre son emploi, faire n’importe quel travail pour manger et continuer à rembourser ses dettes, renvoyer ses enfants au village, et s’en sortir, pour le moment.

Pendant ce que nous appelons le confinement, une partie des activités économiques ont été interrompues en Russie, notamment dans les services. Les salariés ont été placés en congés : des congés obligatoires, s’ajoutant aux jours fériés du début mai, pendant lesquels leur employeur devait continuer à leur verser leur salaire, s’il en avait la possibilité. Pour beaucoup, cela n’a pas été le cas. Le journal en ligne Meduza tient un dossier sur le covid-19 dans lequel il présente plusieurs de ses situations. Je traduis le témoignage de Ielena Chaguilina, il en vaut la peine, et permet aussi de comprendre ce qu’est pour une grande partie des Russes leur pays. 

« Il y a un an, en raison de problèmes avec mon mari, j'ai déménagé de Kirov dans une autre ville avec deux enfants, un chat et un chien. Peu de temps avant le coronavirus, j'ai trouvé un emploi de représentante dans une entreprise d'uniformes scolaires. Mon salaire était composé d'un fixe et d'un pourcentage sur mes ventes. Le travail me plaisait, je parlais beaucoup avec les enseignants, j’allais dans les écoles. Étant donné que la saison allait bientôt, commencer, je m'attendais à gagner environ 100 à 130 000 roubles par mois [1280 à 1650 euros]. Mais alors que tout était au point, et que j’allais augmenter les ventes, ils ont tous fermé ».

« Jusqu'au 12 avril, nous avons été renvoyés chez nous pour un congé forcé, pendant ces deux semaines, bien sûr, nous n'avons été payé qu'un salaire de 20 mille. Lorsque ce congé forcé a été prolongé, on nous a dit : restez chez vous, mais sans salaire, car même il n'y avait rien pour le payer. Je suis restée sans rien ».

« Près de chez moi, il y a une petite épicerie en sous-sol. Je suis une personne sociable, je me suis liée d'amitié avec la vendeuse et la propriétaire du magasin, elle m'a proposé de travailler comme vendeuse le week-end, de huit heures du matin à neuf heures du soir. Au début, dans la période la plus difficile du confinement, je ne travaillais que dans le magasin, mais je n’avais pas assez d’argent : j'étais payée mille roubles par jour, c'est-à-dire seulement deux mille [25 euros] par semaine. J’ai appelé tous les clients de mon ancien emploi, j’ai obtenu le paiement d’uniformes qui avaient été vendus mais non payés. J’ai eu un petit pourcentage, c'était déjà ça. Pour tout le mois, j’ai reçu environ quatre mille [50 euros] ».

« Puisque que j’étais payée très peu dans l’un et l’autre cas, je suis allé travailler comme coursière. J'ai d'abord trouvé un travail pour livrer des hamburgers, puis un autre. Mes horaires étaient les suivants : du matin à deux heures de l'après-midi une première tournée, de trois heures de l'après-midi à deux heures du matin une autre, et les week-ends au magasin pendant 13 heures. Pour la tournée du matin, j'étais payée 600 roubles par jour, pour les hamburgers - 2000 roubles par jour. J'avais trois emplois en même temps. C'était très dur. Je ne dormais pas suffisamment, je marchais comme un zombie ».

« Ma situation était compliquée parce qu’en décembre 2019 j'ai pris un emprunt et que chaque mois je devais rembourser 18 000 roubles [230 euros].. Une amie travaille à la Sberbank, elle m’a appris qu’il y avait des allègements de prêts, mais elle m’en a dissuadé, car personne ne sait pas comment procéder. Elle m’a dit que tout me retomberait de toute façon dessus tôt ou tard, et m’a conseillé de payer ce que je pouvais. Je n'ai donc pas fait de démarche, et j’ai remboursé ce que je pouvais ».

« Quand les congés forcés ont été prolongés et que les écoles ont fermé, j'ai pris les enfants, les ai mis dans une voiture et je les ai conduit à Kirov, chez ma grand-mère, dans son village. On m'a dit que tout était fermé et qu’ils ne me laisseront pas passer, mais j'ai quand même tenté ma chance parce que je me suis rendu compte que j'étais sans argent et avec une dette. Je ne savais pas comment nourrir les enfants dans de telles conditions. Je n’y arriverai pas. Bien sûr, à chaque station-service, on s'est frotté les mains avec de l'alcool, ils ont passé plusieurs jours en ville au cas où, avant d'être emmenés au village. Mais maintenant, ils mangent des baies avec leur grand-mère ».

« Avec mes trois emplois, j'ai réussi à gagner bout à bout de quoi rembourser l’emprunt, et il en restait encore pour du pain pour moi et pour nourrir le chat et le chien. Bien sûr, je n’avais pas de quoi payer les facture de la ville, la dette s’accumule ».

« Maintenant, j'ai eu une offre pour travailler en tant que directrice des ventes dans une entreprise qui installe des fenêtres en plastique. J'ai décidé d’arrêter de faire le coursier, je ne travaille que dans les fenêtres et le week-end dans le magasin. Ils ont promis un salaire de 20 000 [roubles, 256 euros] plus un pourcentage. Pendant que je suis en formation, je ne toucherai que le salaire. Après, je pense que je gagnerai jusqu'à 100 000 [roubles, 1 280 euros], maintenant c'est la saison. Je me suis fixé un objectif — je dois gagner au moins 50 000 [roubles, 640 euros]».

Meduza (21 juin 2020) 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.