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Billet de blog 30 nov. 2021

Russie, violences : « Tout est encore à venir » (2)

Comment refaire sa vie en Russie, après avoir tué son mari, seule avec deux enfants, sans jambes, sans argent, sans travail et sans logement.

Daniel AC Mathieu
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Je continue la traduction d'un récit de Takie dela que j'avais commencé dans mon précédent billet : l'histoire d'une femme, Larissa, qui a tué son mari quand il la battait, et dont la peine a été réduite en appel. Après la brutalité des faits, celle des explications que la journaliste Ievguenia Volounkova recueille auprès du juge, de la famille, des voisins, et des passants d'un sanatorium.

Huit et demi

Elle n'a pleinement réalisé ce qui s'était passé qu’au deuxième jour au centre de détention provisoire. « Je me suis assise et j'ai pensé : « Qu'ai-je fait ! Mes pauvres enfants, ils ont perdu leur père et leur mère, ils sont dans un foyer ». Je comprenais que, très probablement, j’irai en prison, parce que j'avais tué un homme. Cela voulait dire que je ne reverrai plus les enfants. Et je suis comme devenue folle, je me suis renfermée sur moi-même, mais les filles, mes voisines de cellule, m'ont fait me reprendre. « Si tu te replies sur toi, si tu ne parles pas, tu iras chez les psys, et alors, même après ta peine, tu ne récupéreras jamais tes enfants ! Tu n'es pas une meurtrière, tu les protégeais ! » Et j'ai réagi. Un mois plus tard, ma sœur a emmené les enfants à Sretensk et cela m’a aussi calmée.

Larissa se souvient très bien du procès. Des policiers qui ont dit qu'ils n'avaient aucune raison d'emmener Dmitri Kochel après que Larissa les avait appelés. De la mère du défunt, qui a déclaré au tribunal que Larissa provoquait son fils, qu’elle le poussait à bout, qu'elle était une vraie scie. De son frère Andreï, qui a demandé au tribunal une condamnation « à sa discrétion ». Et des mots « huit ans et demi de prison », que tout en elle est mort à entendre.

Larissa n'a pas parlé d’un appel avec l'avocat commis d’office - elle n'avait aucune idée de ce que c’était. C’est au centre de détention provisoire qu’on l’a aidée, ils ont écrit un modèle, elle a mis les détails. « Quand ils m’ont convoqué à la cour d'appel, j'ai pleuré. Et la fille qui était en prison avec moi, Zoulia, m'a rassurée : tu sais, ne pleure pas, au contraire, c'est bien, cela veut dire qu’il y avait bien de quoi faire appel, qu'il y a une chance que ta peine soit adoucie ».

« Trois hommes tout en noir entrent. J'avais tellement peur... ». 

« Ils m'ont seulement demandé si j’étais droitière ou gauchère. Et ils sont partis pour la délibération. Ils sont partis très longtemps, et quand ils sont revenus, ils ont dit : « Larissa Mikhaïlovna, nous vous félicitons, nous avons requalifié votre cas en légitime défense ! ». Je ne savais pas si je devais m'assoir ou me lever. Et je n'ai rien entendu de plus, seulement les derniers mots : « l'audience est levée ». Je sors, je tends les mains pour qu’ils me mettent les menottes, et ils me disent : « C’est tout, vas-y ». Je dis : « Vraiment, vraiment ? ». Je suis revenue dans la cellule en larmes, les filles étaient bouleversées, elles m'ont demandé combien j’avais pris en plus. Et je dis : « Les filles, je vais à la maison ». Et elles en sont restées baba. J’ai vu plus tard dans le jugement combien ils m’avait donné d’assignation à résidence, je n’avais pas entendu sur le coup. Je pensais seulement que je serrerai bientôt mes enfants dans mes bras ».

Au centre de détention provisoire, Larissa a reçu un ticket pour le bus Tchita – Kourort Darasoun. Le bus partait tôt le matin, elle a passé la nuit à la gare. Elle s’est assise sur un banc, et elle a soudain compris qu’elle n’avait pas de raison d’aller à Kourort : la maison était vendue, personne ne l'y attendait et ses enfants étaient chez sa sœur à Sretensk. Elle n'avait pas de téléphone, pas d'argent. C’est un petit vieux qui lui est venu en aide, après avoir vu comme elle était désemparée. « Il m'a offert du thé et un gâteau, m'a prêté son téléphone pour que j’appelle. Un étranger ! J'ai appelé Marina. « C'est moi, Larissa ! ». « Toi ! C’est toi qui m’appelle ? Ils t’ont libérée, ou quoi ? ». « Ils m’ont libérée ». Le fils de Marina, qui étudie à Tchita, est arrivé, il m'a acheté un billet pour le prochain bus et je suis allé voir les enfants. Ils les ont amenés jusqu’au bus en voiture. Je sors, ma fille est là, elle me regarde. Et on dirait qu'elle ne croit pas que c'est sa maman ». 

Larissa a ensuite vécu avec sa sœur, puis elle a trouvé un appartement, qu’elle a promis de racheter avec son capital maternel [une allocation familiale versée en capital ou en garantie d’emprunt], qui est bloqué pour le moment. Elle a rassemblé tous les documents nécessaires pour y avoir droit. Elle attend. Son appartement est mal équipé :  de vieux meubles, juste un réfrigérateur et une télévision. Tout ce qu’elle possédait, pour lequel elle rembourse toujours les emprunts, est resté dans la maison de son mari. Elle a essayé d'appeler la mère et le frère de Dmitri, leur a demandé si elle pouvait récupérer un petit quelque chose, mais on lui aurait refusé.

« Maman a dit qu'elle ne voulait pas me connaître. Que je leur ai fait tant de mal, tant de dommages. Je la comprends, elle a perdu son fils... Je me suis excusée auprès d'eux au tribunal, j'ai essayé de crier que je n’avais d’issue…. Puis j'ai appelé le frère de Dima, il a dit que le nouveau propriétaire avait tout jeté à la décharge. Il a dit : « Ils t’ont libérée, alors recommence tout à zéro. Oublie-nous ».

À zéro

Larissa et moi allons chercher ensemble les enfants de la maternelle. Elle marche lentement, s'appuie sur une canne. Ses prothèses d’une autre époque, qui pèsent des tonnes, lui déchiraient la chair. Maintenant elle s'y est habituée.

Micha court vers sa mère avec un bouquet de fleurs : « Maman, c'est pour toi ! » Katia entoure les jambes de Larissa et me regarde par en-dessous, attentivement. A la maison, la première chose que font les enfants est de se précipiter vers le réfrigérateur : « Maman, qu'est-ce que tu as acheté ? ». Maman n'a rien acheté aujourd'hui car sa pension est déjà dépensée. Mais il y a de la nourriture dans la maison. « Nous allons diner bientôt, soyez un peu patients ».

Elle n’a pas encore pu trouver de travail - elle n'est même pas prise comme femme de ménage. Elle vit de sa pension d'invalidité de 8 700 roubles [96 euros] et d'une pension pour perte de soutien de famille de 17 000 roubles [188 euros]. Elle paie 4 000 roubles pour l’appartement, le même montant pour le jardin d'enfants. Et chaque mois, elle rembourse 5 000 roubles d’emprunt (elle doit au total 60 000 roubles). Elle tricote des chaussettes et les vend à des amis pour 150 roubles. Mais c’est plus pour s’occuper que gagner de l’argent. Ce qui reste est dépensé en nourriture. Bien sur, l'argent est épuisé bien avant le versement de sa pension du mois suivant. C’est tante Valia, cette même voisine qui lui offre parfois des légumes du jardin, qui l’aide alors, ses sœurs lui prêtent parfois de l’argent, et il y a un magasin où l'on peut acheter à crédit.

Larissa essaie aussi d'aider sa fille Svetlana. Elle n'a pas pu venir la retirer de l'orphelinat, mais lui a rendu visite. Toutes ses filles, les plus jeunes et les plus âgées, se connaissent, et les plus âgées sont venues lui rendre visite quand elle a été libérée, bien qu’elles vivent dans d'autres villes. Larissa dit qu'elles ne peuvent l’aider matériellement : chaque famille a ses emprunts et ses problèmes. «‌ Je suis coupable, ils ont grandi dans un orphelinat, ils ont grandi sans mère. Et maintenant c’est moi qui doit les aider ».

« Nous avons tué papa ! »

— « Micha, tu te souviens de papa ? », c’est ce que je demande au petit garçon qui tourne autour de moi et Larissa ».

— « Oui ! Nous l'avons tué ! », répond l’enfant et il enfouit son nez dans les genoux de sa mère.

« C'est terrible ce qu'il dit », murmure Larissa. « Une fois, Micha s’est cramponné à moi et il m'a dit : « Maman, papa est mort, mais tu ne mourras pas ? Je ne veux pas que tu meures ! ». Et alors que nous étions couchés, je lui ai dit quelque chose comme « tu seras aussi grand que papa ! ». Et il répond : « Je ne veux pas être aussi grand que papa ! Tu as tué papa, je ne veux pas que tu me tues, comme papa !  ». J’étais si mal... Je lui ai dit : « Mon fils, maman ne te touchera jamais de ta vie ».

Cela n'a aucun sens de demander à Larissa si elle et ses enfants voient un psychologue, mais je le fais quand même.

« Le psychologue est venu me voir à la maison d’arrêt », répond-elle. « Il a dit que j'avais de « l'épuisement mental » et qu’il fallait que je sois plus « positive ». Ici, où trouver un psychologue, vous pensez à quoi ? Il n'y a personne pour parler avec les enfants, bien sûr. Et il n'y a personne à qui demander de l'aide ».

Larissa dit qu'à Sretensk, elle reçoit le soutien de personnes qu’elle ne connait pas. « Dans l’aire de jeu pour les enfants les voisins me disent leur sympathie. Ils me consolent : « Tout ira bien ». Il y en a un qui apporte des vêtements aux enfants. Le positif que le psychologue m'a conseillé, je le reçois de ces gens ».

Sretensk n'est pas le meilleur endroit pour commencer une nouvelle vie, dit tante Valia, qui, comme avant, aide parfois Larissa. Ici, il n’y a que des commerçants, explique-t-elle à propos des emplois à Sretensk.

— « Où ira-t-elle travailler ? Chacun vit pour soi. Rien ne relie les gens, rien. Ils ne peuvent même pas passer un coup de fil sur leurs portables. Il n’y a qu’une ambulance, vous pouvez l'appeler et attendre trois heures. Nous n'avons pas de médecins du tout. Tout est bouché. Traversez la ville. Tout est ruiné. Ils ont tout fermé, il n’y rien, plus d’usine alimentaire, plus d’usine de poisson, aucune usine - rien. Et ici, tout le monde boit ! Oh, comment les gens peuvent-ils boire comme cela ! ».

Il n’y a pas d’issue

Le lendemain, nous retrouvons Larissa. Elle a l'air bouleversée. Elle dit que lorsqu'elle reste seule, elle n'arrête pas de penser au meurtre de son mari. Elle tripote une cigarette, pleure. « Nous avons eu du bon temps aussi ». Elle se rappelle sa vie avec lui. « Je l'aimais... Je me souviens comment il fabriquait une balançoire, un bac à sable pour les enfants de ses propres mains... Combien de fois je lui ai demandé : « Dima, ne bois pas, Dima, ne me frappe pas, s'il te plaît !». Maintenant, s'il était vivant, on s'assiérait ensemble, on déjeunerait... J'ai l'impression qu'il est parti travailler, je n’ai pas conscience qu’il n’est plus ».

— « Larissa, ton mari te battait régulièrement, tes enfants étaient en danger. Te considères-tu comme coupable ? ».

— « J'ai tué un être humain ! Qui qu’il ait été, c'est un être humain ! ».

« Bien sûr, il vaudrait mieux qu’il fût en vie. C’est sur moi que pèse ce péché... Mais si je ne l'avais pas tué, il m'aurait tué ainsi que les enfants. Je n'avais pas d’issue. Si j’avais mis mes prothèses, je me serais enfuie. Et alors... Il n'y avait pas, il n'y avait pas d'issue ».

Après avoir fumé à la fenêtre, Larissa raconte qu'on ne l’a pas laissé assister aux funérailles de Dmitri. « J'ai demandé qu’on me conduise à la maison où il y avait la levée du corps. Je voulais au moins le voir depuis la voiture, lui dire au revoir. L'enquêteur a déclaré : « Vous lui avez déjà dit au revoir, vous l'avez tué, ça suffit ». Et je voulais lui demander pardon... Quand j’ai eu des ennuis avec mes prothèses, je ne pouvais plus marcher, il m'a emmené à moto à Tchita chez le chirurgien. Puis je me suis trainée sur les genoux pendant dix jours, il m'a mis de la pommade, il a tout acheté, il m'a aidé... ».

Le soir, la vue sur la ville est belle depuis la fenêtre de la cuisine. Un pont brille au loin, des lumières scintillent. Katia grimpe sur une chaise et regarde ravie par la fenêtre. Larissa fait le lit pour trois dans l’étroit canapé, enlève ses prothèses Les enfants se couchent : ils refusent de dormir sans elle.

Cela aurait été une erreur de l’acquitter

Le juge du tribunal régional de Transbaïkalie, Konstantin Anoufriev, accepte de nous parler. Il a conservé en mémoire les détails de l’affaire Larissa Kochel, il se souvient du temps qu'il lui a fallu, ainsi qu'à ses collègues, pour prendre leur décision. Il ne voit rien d'étonnant à l’allègement de la peine.

— « Honnêtement, j'ai été surpris par le premier verdict. Oui, il arrive qu’on donne huit ans de prison à une femme, mais il faut au moins la préméditation. Je ne sais pas quelle était la motivation du juge Khaïroush [le juge de première instance]. Nous avons longtemps délibéré, et nous avons finalement décidé de requalifier les faits ».

— « Par quoi avez-vous été guidé ? ».  

— « Les circonstances de l'affaire. Cette femme, bien sûr, est loin d'être un ange. Elle a ôté une vie, elle a dépassé les limites de la légitime défense. Mais elle était handicapée, elle ne pouvait pas éviter les coups. Elle était sans jambes sur le lit avec l'enfant, son mari l'agresse, se met à la battre... Elle risquait d’être blessée, elle ne risquait pas sa vie, une blessure si, et elle avait le droit de se défendre. Mais 29 coups de couteau, c’est trop. Nous prenons toujours aussi en compte la personnalité de la victime. il abusait de l'alcool, il la battait régulièrement. Il avait déjà été condamné, ça n’arrange rien, en général ».

— « Était-il possible de l’acquitter ? »

— « Cela aurait été une erreur de le faire. Elle avait le droit de se défendre, mais la violence qu’elle subissait ne justifiait pas 29 blessures. Même s’il avait été armé ... La défense doit proportionnée à l’attaque. Nous avons, bien sûr, discuté de tout cela, mais avons décidé qu'il était juste de retenir cette qualification [l’abus de légitime. défense]. Ce n'est pas ma décision, c'est une décision collégiale, nous avons délibéré longtemps, quarante minutes ou plus.

— « Le facteur humain a-t-il influencé votre décision de la libérer ? Pouvons-nous dire que vous avez eu de la compassion pour l'accusée ? ».

— « Nous avons eu la compassion pour elle qui découlait des circonstances de l'affaire. Il y avait les enfants, il la battait en leur présence, et ce n'était pas la première fois. L'enfant cherchait à l’éloigner de lui. Dans l'obscurité, il a attrapé par erreur la jambe de l'enfant, il a eu mal, il a crié, ce qui l'a conduite à se défendre activement ».

— « Vous êtes-vous souvenu de Larissa plus tard ? Vous êtes-vous demandé comment elle vivait maintenant qu’elle avait été libérée ? ».

— « J'ai pensé à ses enfants... Elle n'est pas la meilleure des mères, mais elle n'a pas été privée de ses droits parentaux pour le moment. On verra ce qui se passera dans un an ou deux ».

— « Vous rendez-vous compte que la décision d'appel que vous avez rendue pour Kochel est exceptionnelle pour la Russie ? ».

— « Eh bien, je ne sais pas, à mon avis, ce n'est pas si exceptionnel ».

Le matin, ils se réconcilient

Les parents de Dmitri Kochel – sa mère et son frère – vivent à Tchita. Ils acceptent de me parler et m'invitent chez eux. L’appartement est confortable et lumineux. Je demande si elle a un portrait de son fils. Tatiana le sort de la commode, enveloppé de plastique : « Je l’avais d’abord mis là, puis je l’ai rangé ; je ne peux pas le regarder ». Et elle ajoute : « je l’ai élevé, je l’ai élevé, – et on l’a poignardé ... » Elle est handicapée, du troisième groupe (« le cœur, les jambes, toute la machine »). Après la mort de son fils, elle a eu longtemps de l'hypertension, la tête lui tourne encore parfois, mais maintenant, selon elle, c'est « plus facile ».

La décision de la cour d'appel les a surpris : personne ne s'attendait à ce que Larissa soit libérée. « Quand nous sommes allés voir l'enquêteur, j'ai demandé si elle pouvait l’être » raconte Andreï. - Il a dit : « Non, elle a prémédité un meurtre, elle ne sera pas libérée ». Ils l'ont laissée partir... Eh bien, qu’elle vive ! ».

Andrei et Tatiana disent que Larissa « s’adonnait à la boisson », qu’elle « provoquait les disputes avec Dmitri »… Tatiana dépensait beaucoup de sa pension pour ses petits-enfants, sa belle-fille, et son fils : elle achetait de la nourriture, donnait de l'argent. Elle déclare qu'ils ne se bagarraient pas devant elle, mais reconnait  qu'elle savait que Dmitri « la frappait ».

« Ils vivaient bien », dit Andreï. – Un maison à eux, la ferme, la bania. C’est bien sûr lui qui la frappait, bien sûr, cela c’était de son côté. Elle le fait enrager, il la bat... Et le matin ils sont réconciliés, font la paix, tout est en ordre. Comme dans n'importe quelle famille. Mais cela arrivait rarement. Celle vie-là leur convenait ».

Je demande à Tatiana Kochel ; « Pensez-vous que Larissa voulait tuer Dmitri ? ». 

— « Je ne dirai pas cela. Elle aimait la bière. Quand il buvait, elle faisait sa provision de bière et le soir elle se soulait comme un vache. Lui dort dans la bania, elle est là... Mais en même temps c'était un travailleur acharné. Il avait des mains d’or pour aller travailler au loin, et il rendait des services quand il revenait à la ville… Ils allaient de dispute en dispute. Combien de fois lui ai-je dit « Larissa, vous vous disputez ? Va dehors, fumes-en une ! » Et à Dima : « tu es en colère, tu t’échauffes ? Sors dans la rue, cela te rafraichira. À elle : « Tu n’en peux plus ?  Fais tes affaires, va à Sretensk. Et elle : « Comment laisser la ferme ! ». Si elle avait voulu partir, elle serait partie, personne ne la retenait ».

— « C’est ça, la vie de tous les jours dans les villages de Transbaïkalie », ajoute Andreï avec un sourire en coin - « Nous pensons qu’il dormait, tout simplement. Elle l'a piqué et ... Je me suis levé au procès, j’ai dit que la peine devait être à la discrétion du tribunal. C'était leur famille, leur vie, et si tout s'est passé ainsi… Même si je doute qu’elle n’ait pas voulu faire ça ».

Ils ont confirmé avoir vendu la maison dans laquelle vivaient Larissa et Dmitri. « Lorsqu'elle a été relâchée, elle a appelé ma mère et lui a dit : « Où sont ma cuisinière et ma machine à laver ? ». Et elle m’a appelé ensuite. Je lui ai dit : « Larissa, tu te rends compte de ce que tu as demandé à la mère ? ». J'étais vraiment choqué qu’elle appelle, qu’elle se renseigne sur ses affaires. Elle n'a même pas demandé comment on l'avait enterré... Ils l’avaient condamné à huit ans et demi, bien sûr, on ne pouvait pas penser que nous garderions sa ferme et ses affaires tout ce temps, pour pouvoir les lui rendre plus tard. On a emporté des choses, d’autres ont été mises dans la rue par celui qui a acheté la maison. Le bétail a été vendu : que pouvions nous faire ? ».

Tatiana dit qu'elle n'a aucune envie de parler avec Larissa. Ses petits-enfants lui manquent, mais elle n'est pas non plus prête à les voir. « Je sais que Micha a raconté aux enfants de la maternelle comment lui et sa mère ont tué leur père. C’est effrayant… ».

— « Avez-vous essayé de faire quelque chose quand Larissa appelait et se plaignait que Dmitri la battait ? ».

— « Que pouvions-nous faire ? » répond Andreï. « Eh bien, je lui ai parlé. Je lui ai demandé de ne pas la toucher. Il a dit, « tu vois, Andrioukha, c'est fini, je ne le ferai plus ». Ce jour-là, avant d'appeler la police, elle nous a appelés. Je lui ai parlé et ma mère lui a parlé. Nous discutions souvent, ils venaient chez nous, nous allions chez eux. Mais quand ils étaient seuls, ils se disputaient et sa méthode pour y mettre fin, ç'a été de lever la main sur elle. Mais elle n’a jamais eu de bleus, elle n’a jamais eu la tête ou le nez en sang. Si ç’avait été le cas, nous l’aurions vu ».

On n’y a pas prêté attention

Kourort Darasoun est beaucoup plus proche de Tchita que Sretensk, à seulement deux heures de bus. Le village s'étend des deux côtés de la route, avec au bout le seul centre d’intérêt, le sanatorium, et sa source minérale « Darasoun ».

Je me rends dans le premier magasin venu pour demander mon chemin. Une jeune fille est derrière le comptoir. J’entends crier « Allez, prends un verre vide ! », avant même de m’être adressée à elle. Un ringtone retentit, elle décroche le téléphone. Elle répond, puis m'explique que je dois aller tout au bout, vers le sanatorium.  

Ce qui frappe le regard, ce sont les palissades. Elles sont hautes, massives, elles entourent presque chaque maison. Il est presque impossible de voir quelque chose derrière elles. C’est le cas pour l'ancienne maison de Larissa. Elle a bien été vendue, mais les propriétaires ne sont pas là. À côté, une autre palissade. Je frappe à la porte de Lioudmila Bozova, les chiens hurlent. Une minute plus tard, après avoir retourné les côtelettes, elle me raconte comment vivaient leurs voisins, Larissa et Dmitri.

— « C'était une famille ordinaire, mais la boisson s'en est mêlée… Nous nous sommes retrouvés ici un peu plus tard qu'eux. Et dès le premier jour, le soir, quelqu'un a frappé à la porte. J'ouvre, et elle est là, avec des traces de coup sur le visage. J'ai tout de suite pensé : où en sommes-nous tombés ? Nous n'avions pas vraiment de relation avec eux. Nous n’avons parlé à Larissa qu'à travers la clôture. C’est comme cela qu’on vit ici, on ne connaît pas ses voisins. Nous n’avons prêté attention à ce qui se passait de l’autre côté ».  

— « Mais quand même, pouvez-vous dire comment ils vivaient ? ».

— « Eh bien… Larissa est une villageoise tapageuse. Quand ils boivent tous les deux, ils se disputent. La grand-mère vivait avec eux, la mère du mari, elle aimait aussi lever le coude, elle buvait avec eux. Larissa n'est pas une mauvaise femme, c’est elle qui s’occupait de toute la ferme, elle bêchait le jardin, et tout le reste. Et ses enfants étaient toujours propres. D'une manière ou d'une autre, elle y arrivait, tout était en ordre ».  

— « Saviez-vous qu'il la battait ? ».

« Nous les avons entendus crier, hurler, mais nous ne l’avons pas vu de nos yeux », répond Oleg, le mari de Lioudmila ».

— « J'ai vu qu'elle avait plein de bleus, mais je n'ai pas vu quand il la battait ».

— « Vous dites que vous échangiez à travers la clôture. Avez-vous essayé de parler à Larissa, de discuter de ce que vous entendiez, de leurs disputes ? D'une certaine manière, peut-être, de l'aider ?  ».

— « Non, une seule fois, elle m'a dit qu'elle songeait à le quitter. Je lui dis : « Alors fais tes bagages et pars, ou est le problème ? ». Je suis désolée pour eux deux, elle, et lui. Je ne pensais pas qu'on lui donnerait de la prison ferme. Quand j'ai entendu parler de huit ans, j'ai été choquée. Je me sens désolé pour elle, mais d'un autre côté, c'est elle, en tant que femme, qui est coupable. Si elle n'avait pas bu, il aurait peut-être bu moins ».  

Lioudmila et Oleg racontent que l'ivrognerie est depuis toujours un problème grave dans leur village et dans l'ensemble de la région. À Kourort, c’est la cause de beaucoup d'histoires comme ce qui s'est passé avec Larissa et Dmitri. Oleg explique que les gens se saoulent parce qu'ils ont le sentiment de ne servir à rien.  Il n'y a pas de travail, il faut aller ailleurs pour faire quelque chose. Lui-même reste à la maison avec un enfant handicapé, et sa femme travaille au sanatorium « avec la boue ».  « Il n'y a rien pour se divertir non plus », dit Oleg. Parfois des trampolines viennent ici pour la fête du village. 150 roubles [1 euros soixante] la minute ! Les enfants sont notre avenir, et ils gagnent de l'argent avec eux, le paradoxe ! Parfois, nous allons à Tchita pour voir quelque chose et acheter de la nourriture. Heureusement que ce n'est pas trop loin... C'est dur, vraiment, de vivre, mais nous ne buvons pas. Tout nous tombe dessus, mais nous avons gardé raison. »

Lioudmila dit qu'elle n'a jamais entendu parler de services vers lesquels on pourrait se tourner pour obtenir une aide, matérielle, juridique ou psychologique. « Quelque chose comme cela, ici, que croyez-vous  ? Il n'y a rien ! Nous sommes seuls, seuls à nous débrouiller par nous-même."

De la maison de Lioudmila et d’Oleg, je vais au sanatorium. C’était un endroit autrefois bien entretenu, il est maintenant négligé. Des mosaïques murales se détachent  des bâtiments et des pavillons, les panneaux de signalisation sont effacés, les vitres brisées,  Il y a plus de nids-de-poule que d’asphalte. Mais les pins sont très beaux et le calme règne. Au fond se trouve une source d'eau minérale entourée de bancs. Je prends de l'eau, je m'assois. De temps en temps, d’autres personnes se dirigent vers la source. Beaucoup ont le visage fatigué, hagard. Je demande à un homme s'il est d’ici et si l'eau est bonne.

« Je vis ici », répond l'homme. « L'eau est bonne. Si tu prends une cuite, le matin, ça va mal. Tu viens ici, tu bois de l'eau – ça passe. Tu peux recommencer à vivre ».

À mon retour de Kourort Darasoun à Tchita, Larissa m'appelle. Elle demande si j'ai vu sa maison. Je lui dit que la maison est vendue et je ne l'ai vue que de loin, à travers la palissade. Elle soupire dans le récepteur : « Je comprends que je dois me sortir de ce trou moi-même. J'ai perdu mes autres enfants, ceux-là je ne les perdrai pour rien au monde. Je suerai sang et eau, je partirai les pieds devant, je ferai tout pour être une bonne mère pour eux. Même si tu me donnais de la vodka, même une bière, je n’en boirai pas une gorgée. C’est tout ».

Ievguenia Volounkova - Takie dela (5 novembre 2019)  

Publication du texte russe : Anastassia Lotareva - Traduction : Daniel Mathieu

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